Alors que se tient la troisième édition du Forum de Paris sur la Défense et la Sécurité (PDSF) à l’École militaire, le constat est net : les mots et les postures ne suffisent plus. La guerre est revenue en Europe et les menaces hybrides — cyberattaques, désinformation, sabotage, pression économique et ingérences sous le seuil — se banalisent, remodelant les équilibres stratégiques du continent.
Un modèle devenu inadapté face à la haute intensité
Pendant des années, l’horizon opérationnel français a été dominé par des engagements expéditionnaires mobilisant « quelques milliers d’hommes » sur des théâtres circonscrits, avec des objectifs limités et des formats prévisibles. Ce modèle, centré sur la projection et la réactivité, montre aujourd’hui ses limites : la France doit désormais envisager la haute intensité « à nos portes » et le penser dans la durée.
La France dispose d’atouts reconnus : une armée complète, la dissuasion nucléaire, une industrie de défense performante et une expérience opérationnelle appréciée par ses partenaires. Mais ces forces risquent d’être neutralisées si elles restent enfermées dans une logique d’ajustement permanent. Sans cohérence stratégique — doctrine, planification, capacités, stocks, industrie et préparation — l’outil militaire, même excellent, manque de profondeur : une attrition prolongée, une rupture logistique ou une dépendance critique suffisent à déséquilibrer l’ensemble.
Capacités matérielles : masse, stocks, disponibilité
La haute intensité consomme vite : munitions, pièces détachées, drones, moyens de guerre électronique, renseignements et personnels formés. Elle exige des stocks, des redondances et une industrie capable d’augmenter rapidement les cadences de production. Dans ce contexte, la base industrielle et technologique de défense n’est plus un simple sujet économique mais un instrument de souveraineté.
La priorité capacitaire peut se résumer à un triptyque clair : masse, stocks, disponibilité. Sans masse, on ne tient pas ; sans stocks, on ne dure pas ; sans disponibilité, on ne combat pas. L’objectif n’est pas d’abandonner l’excellence technologique, mais de la rendre durable, soutenable et régénérable : réapprendre l’endurance.
Il faut sécuriser les approvisionnements critiques, réduire les délais et limiter les dépendances externes qui brideraient la décision souveraine. L’innovation utile — drones, lutte anti-drones, guerre électronique, cyber, intelligence artificielle d’aide à la décision, capteurs et traitement du renseignement — doit être intégrée rapidement et à grande échelle. Les guerres modernes récompensent ceux qui apprennent et s’adaptent vite.
Gouvernance et cohérence : arrêter les arbitrages ponctuels
Le défi est autant politique que budgétaire. Trop souvent, la conduite de l’ensemble est guidée par des arbitrages successifs et des cycles politiques courts : trop de pilotes, trop d’agendas, trop de priorités simultanées. Il faut une gouvernance rénovée et resserrée, capable de hiérarchiser, de tenir une trajectoire et de garantir la cohérence entre doctrine, formats, stocks, préparation opérationnelle et industrie.
Tout choix capacitaire est un choix politique qui doit être assumé et stabilisé. Si la nation ne tranche pas entre ce qu’elle peut soutenir et ce qu’elle doit renoncer, certains grands programmes risquent d’absorber l’oxygène financier nécessaire aux adaptations rapides. Ne pas anticiper ces effets d’éviction, c’est s’exposer à des surprises dangereuses.
Guerre hybride et lien armée–nation
La guerre hybride n’est pas un bruit de fond mais un théâtre à part entière. Elle réclame une doctrine de riposte lisible, une protection renforcée des infrastructures critiques, une coordination stricte entre acteurs civils, militaires et industriels, et des exercices de crise réguliers. Dans la zone grise, la dissuasion passe par la capacité à infliger un coût certain à l’adversaire, même lorsqu’il agit masqué.
Le lien entre l’armée et la nation reste décisif. Il conditionne la tenue dans la durée : compréhension des menaces, acceptation de l’effort, culture de résilience et capacité à encaisser sans se fragmenter. La culture de défense s’est affaiblie ; l’indifférence et la lassitude créent une vulnérabilité stratégique. Reconstruire un contrat social de défense — récit clair, pédagogie continue, dispositifs visibles rapprochant armées et société — est une priorité.
Renforcer une réserve mieux employée, développer des formats d’engagement crédibles (par exemple une Garde nationale renforcée) et affirmer que tout le pays est concerné — préparation, soutien, protection des infrastructures, continuité de l’État — contribuent à restaurer la profondeur nécessaire à la crédibilité nationale.
Finalement, la remise au niveau du choc stratégique exige une cohérence sur tout le spectre : gouvernance, capacités, industrie, riposte aux menaces hybrides et lien armée–nation. La crédibilité se mesure moins aux déclarations qu’à la constance des choix et à la capacité démontrée de soutenir l’effort dans la durée. Comme le soulignait l’auteur, « qui s’y frotte s’y pique ».
Alexandre Malafaye est président de Synopia.





