Au XXIe siècle, les séries télévisées nourrissent depuis longtemps notre façon de penser le politique. Dans l’ouvrage collectif Jeux de pouvoir. Quand les politologues regardent des séries, coordonné par Bruno Cautrès et Virginie Martin, une quinzaine de spécialistes des sciences politiques proposent des décodages de feuilletons à succès — de House of Cards à La Fièvre, en passant par Borgen ou Dans l’ombre — pour interroger l’évolution des démocraties contemporaines.
Les séries comme « points d’entrée » pour la pensée politique
Les contributeurs partent d’un constat simple : les fictions télévisées s’écrivent et se regardent en permanence en miroir de l’actualité. Selon les codirecteurs de l’ouvrage, les séries, de plus en plus réalistes et documentées, offrent des « points d’entrée » pertinents pour « penser les catégories fondamentales du politique aujourd’hui ». Ces productions constituent, pour les politistes, des terrains d’observation privilégiés pour analyser les représentations du pouvoir, les mécanismes institutionnels et les formes contemporaines d’engagement citoyen.
Le livre rassemble environ quinze analyses signées par des chercheurs. Chacune prend pour appui une série concrète et cherche à relier intrigue, personnages et contextes politiques. Les contributions renvoient par ailleurs à de nombreux auteurs et concepts de la science politique, montrant ainsi la richesse interdisciplinaire du projet.
Exemples : institutions, marketing et conscience politique
Plusieurs études illustrent la diversité des angles d’approche. Le constitutionnaliste Benjamin Morel, par exemple, invite à considérer la série Parlement non comme une simple histoire personnelle mais comme une mise en scène de l’institution elle‑même. Pour lui, la véritable vedette n’est pas Samy Kantor — l’assistant parlementaire au Parlement européen — mais l’assemblée et ses routines ; un espace où « semblent être les seuls à comprendre les enjeux » les acteurs professionnels, et bientôt les spectateurs.
Autre cas de figure : la série Mad Men. Le politiste Philippe Marlière rappelle que la présence de Don Draper dans la création d’un spot pour la campagne télévisée de Richard Nixon en 1960 dépasse l’anecdote historique. Cette scène sert de point d’appui pour réfléchir à la genèse du marketing politique aux États‑Unis, un phénomène que la science politique a longtemps sous‑estimé avant d’en étudier les effets.
Pour certains auteurs du recueil, les séries jouent un rôle d’« incubatrices de conscience » politique : elles permettent aux téléspectateurs d’accéder à des problématiques complexes — institutions, stratégies, manipulations médiatiques — par le biais de récits et de personnages accessibles. Le format sériel, répété et étiré sur plusieurs épisodes ou saisons, offre le temps nécessaire à la construction d’une compréhension collective de ces enjeux.
Ce qui est analysé — et ce qui manque
Les contributions se caractérisent par une forte culture disciplinaire et de nombreuses références bibliographiques. Cette érudition enrichit les lectures offertes et éclaire la manière dont les fictions dialoguent, parfois à leur insu, avec des travaux en sciences sociales.
Cependant, les auteurs de l’ouvrage reconnaissent implicitement certaines limites méthodologiques. Si les intrigues et les dialogues servent souvent de socle à l’analyse, la mise en scène — c’est‑à‑dire le travail du réalisateur, la direction d’acteurs, le montage et la direction artistique — reste assez peu abordée. Or ces dimensions formelles conditionnent profondément la réception et la signification politique d’une série. Comprendre comment l’image fabrique du sens politique nécessite donc des outils complémentaires, issus notamment des études filmiques et des analyses esthétiques.
Les contributions évoquent aussi des scénarios jugés « fous » par les auteurs, qui flirtent parfois avec des proximités troublantes avec l’actualité politique récente — y compris des fictions inspirées par des trajectoires américaines contemporaines. Le choix de traiter ou non ces parallèles varie selon les chapitres et les approches méthodologiques adoptées.
Sur le plan éditorial, le volume est publié chez Cerf : Jeux de pouvoir. Quand les politologues regardent des séries (coord. Bruno Cautrès et Virginie Martin), 280 pages, prix indiqué 20,90 euros. L’ouvrage se présente comme un outil pour chercheurs et lecteurs curieux, désireux d’articuler analyses politiques et industries culturelles.
Au terme de ce recueil, il apparaît que les séries offrent aux politologues un laboratoire d’idées riche mais imparfaitement exploré. Elles ouvrent des perspectives utiles pour repenser les représentations du pouvoir et les modes d’engagement public, tout en invitant à renforcer les approches formelles pour rendre compte pleinement de leur puissance symbolique.















