Dans l’ouvrage Des élus en campagne (Presses de Sciences Po, 2025), l’auteur retrace l’histoire des luttes pour le pouvoir local du début du XXe siècle jusqu’au scrutin de 2020 dans trois petites villes rurales de Bourgogne. Saint-Florentin et Brienon-sur-Armançon, dans l’Yonne, et Venarey-les-Laumes, en Côte-d’Or, comptent aujourd’hui entre 3 000 et 4 000 habitants. Ces communes, marquées par une tradition industrielle, constituent un terrain d’observation privilégié des processus de marginalisation politique des classes populaires et des mutations locales des notabilités.
Un reflux durable de la participation électorale
Une tendance lourde se confirme : la baisse de la participation aux élections municipales. Pour mesurer la portée de ce mouvement, l’auteur invite à comparer le scrutin de 2026 à celui de 2014 plutôt qu’à l’élection de 2020, perturbée par la pandémie de Covid-19. Ce choix méthodologique vise à établir une base de comparaison moins affectée par des circonstances exceptionnelles.
Dans les trois communes étudiées, le mouvement d’abstention s’est accentué par rapport à 2014, prolongeant une dynamique engagée depuis les années 1990. Les chiffres cités sont sans équivoque : l’abstention atteint 37 % à Venarey-les-Laumes, 45 % à Brienon-sur-Armançon et 68 % à Saint-Florentin, où une seule liste était en lice. Ces taux traduisent une démobilisation qui touche désormais les scrutins locaux, autrefois moments de forte implication civique dans les petites communes.
Ce recul du vote met en lumière un décalage accru entre élus et administrés. Il interroge la capacité des institutions municipales à rester des lieux de relais politique pour des populations souvent précarisées ou économiquement dépendantes d’un tissu industriel fragilisé.
Monopolisation du pouvoir et faiblesse des contre-pouvoirs
À Saint-Florentin, où un tissu industriel s’est en partie maintenu, le maire sortant Yves Delot, âgé de 78 ans, était le seul candidat à sa succession. Ancien membre du parti Les Républicains et aujourd’hui classé divers droite, il a dirigé un important groupe métallurgique dont une usine reste active dans la commune. La situation illustre la persistance d’une forme de monopolisation du pouvoir municipal par des acteurs locaux liés au monde de l’entreprise.
Lorsque l’offre électorale est limitée à une liste unique, la concurrence politique s’efface et l’articulation entre pouvoir économique local et pouvoir municipal se resserre. Ce mécanisme favorise la reproduction de notabilités ancrées à droite dans certains territoires et réduit les marges de manœuvre des oppositions locales.
Marges d’action des sociétés civiles et fractures territoriales
Pour autant, l’analyse ne conclut pas à une absence totale de possibilités pour l’émergence de contre-pouvoirs progressistes dans ces territoires. L’ouvrage montre que des mobilisations citoyennes et des initiatives de la société civile peuvent se développer, y compris dans des communes où le vote en faveur du Rassemblement National a été important. Ces contre-pouvoirs restent toutefois fragiles : ils dépendent de réseaux locaux, de ressources organisationnelles et d’une capacité à instaurer des solidarités durables entre habitants.
La faiblesse des réseaux syndicaux dans certaines de ces communes est un facteur explicatif récurrent. Là où l’organisation collective est affaiblie, les conditions de politisation et de structuration d’alternatives locales se trouvent réduites. L’auteur souligne ainsi que la recomposition des identités locales, la désindustrialisation partielle et l’érosion des formes traditionnelles d’encadrement social contribuent à complexifier l’accès des classes populaires au pouvoir municipal.
Enfin, le texte met en garde contre une lecture trop automatique des comportements électoraux : le vote et l’abstention reflètent des trajectoires sociales et des rapports au politique variés. Comprendre ces dynamiques nécessite d’interroger à la fois l’offre politique locale, les liens sociaux ancrés dans le territoire et les conditions économiques des habitants.
En synthèse, l’étude offre un portrait nuancé : malgré des contextes favorables à la reproduction des notabilités et une forte démobilisation électorale, des espaces pour des contre-pouvoirs et des mobilisations civiles existent, mais leur émergence reste conditionnée par la capacité à reconstruire des réseaux et des ressources collectives sur le terrain.





