C’est un chapitre longtemps resté discret de la trajectoire politique de Lionel Jospin : avant de devenir figure de la gauche de gouvernement, il a été, sous le pseudonyme de « Michel », un militant de l’Organisation communiste internationaliste (OCI), décrite comme la branche la plus secrète du courant trotskiste français.
Un engagement dans des réseaux clandestins
Aux débuts des années 1960, alors qu’il prépare l’ENA, Lionel Jospin découvre le marxisme et se rapproche des milieux trotskistes. À cette époque, le marxisme est, dans le monde intellectuel et étudiant, la théorie dominante, ce qu’il lui confie dans un entretien avec l’INA publié en 2024 : « Cela m’attire, et puisque je ne peux pas trouver un engagement pratique (…) socialiste ou communiste, je vais y aller par la théorie ».
Selon l’enquête des journalistes Laurent Mauduit et Denis Sieffert — eux-mêmes anciens membres de l’OCI — Jospin a été formé au sein de cette organisation. L’OCI, dirigée par Pierre Boussel, dit Lambert, se présentait comme un parti communiste antistalinien et pratiquait notamment l’entrisme : des militants s’intégraient discrètement à d’autres formations politiques ou syndicales pour y exercer une influence et recueillir des informations.
De la clandestinité à la haute fonction publique
Aux yeux de ses anciens cadres, Lionel Jospin possédait le profil du militant clandestin idéal. Boris Fraenkel, qui a contribué à sa formation, évoque ce parcours et qualifie le futur haut fonctionnaire de « clandestin idéal » dans l’appareil d’État. Une fois diplômé, Jospin entre ensuite au Quai d’Orsay.
Plus tard, et selon les mêmes sources, c’est sous l’impulsion de Pierre Lambert que Jospin adhère au Parti socialiste quelques mois après le congrès d’Épinay en 1971, comme plusieurs autres militants « envoyés en sous-marin », expression reprise par les auteurs de l’enquête.
Cette « double casquette » — militant trotskiste et dirigeant socialiste — a suscité contestation et dénégations. Après des révélations initia- les en 1996 par Florence Muracciole et Gérard Leclerc, Jospin réplique alors : « ils me confondent avec mon frère ». Il finit cependant par reconnaître sa proximité avec Lambert après de nouvelles publications en 2001, certaines évoquant des liens pouvant aller jusqu’en 1987, soit avant son entrée au gouvernement.
Un positionnement rétrospectif et des explications publiques
Dans le livre Lionel raconte Jospin (2010), l’ancien Premier ministre justifie son parcours : « J’adhère librement au PS. C’est ma propre décision. J’ai des liens étroits avec une organisation trotskiste, ça ne s’oppose pas », ajoutant : « À partir de 1973, où j’ai des responsabilités au PS, je commence à penser comme un socialiste. Je garde des liens d’amitié, comme un antidote, un quant-à-soi que je maintiens. Mais tous mes actes sont ceux d’un socialiste ».
Pour certains observateurs, notamment des contemporains du PS, François Mitterrand aurait été informé des liens entre Jospin et Pierre Lambert. L’analyse dominante chez ces commentateurs est que Jospin n’a pas été une « taupe » mais plutôt un atout au moment où le PS et le PCF s’affrontaient politiquement.
Le journaliste Claude Askolovitch, qui publia une biographie en 2001, voit dans cet engagement une volonté de « purger les erreurs » du passé familial — notamment celles attribuées au père de Jospin — et souligne l’importance, pour le jeune militant, du sérieux organisationnel et d’une leçon contre le sectarisme.
Invité sur France Inter le 23 mars 2026, Claude Askolovitch a estimé que Lionel Jospin avait fait preuve, dans ses évolutions, « d’une absolue sincérité » dans ses contradictions et que, tout en restant attaché à des convictions socialistes révolutionnaires, il a progressivement évolué vers les responsabilités gouvernementales.
Enfin, pour Mauduit et Sieffert, l’histoire du « camarade Michel » n’est pas celle d’un agent du renseignement infiltré au PS, mais plutôt « celle d’un haut fonctionnaire, qui n’ayant pas pu afficher ses convictions trotskistes dans les lieux de pouvoir (…) les a cachées et s’est piégé lui‑même ».
Ce récit, tel que retracé par des enquêtes journalistiques et des témoignages publiés entre 1996 et 2010, éclaire une phase particulière de la formation politique de Lionel Jospin. Il souligne aussi les modalités — clandestines et militantes — qui ont marqué une partie de la vie politique française au tournant des années 1960–1970.





