Un passage plus cher, un dollar moins indispensable ?
Quand une crise militaire touche le détroit d’Ormuz, ce n’est pas seulement le baril qui bouge. C’est aussi la monnaie dans laquelle le pétrole s’échange, et donc une partie du rapport de force financier mondial.
Le pétrodollar, un pilier vieux de cinquante ans
Depuis les années 1970, le commerce du pétrole repose largement sur le dollar. C’est ce qu’on appelle le pétrodollar : les hydrocarbures sont vendus, réglés et recyclés en dollars, ce qui soutient la place du billet vert dans les réserves et les échanges internationaux. Ce système n’a jamais été absolu, mais il a longtemps donné aux États-Unis un avantage majeur.
Or cette domination s’érode par petites touches. D’après le FMI, la part du dollar dans les réserves officielles de change est tombée à 56,32 % au deuxième trimestre 2025, contre 57,79 % au trimestre précédent. Le dollar reste très loin devant, mais la tendance est claire : les banques centrales diversifient davantage leurs avoirs. Dans le même temps, la Chine pousse depuis des années l’usage du yuan dans les échanges internationaux, notamment pour réduire sa dépendance au système financier américain.
Ce que change la crise iranienne
La nouvelle séquence au Moyen-Orient accentue cette pression. Une note de la Deutsche Bank, publiée le 25 mars, estime que la guerre et les tensions autour de l’Iran pourraient fragiliser davantage le règne du dollar et offrir un espace supplémentaire au yuan. Le raisonnement est simple : quand les routes énergétiques deviennent instables, les pays qui contrôlent ou influencent ces flux cherchent des moyens de paiement et de passage moins exposés aux sanctions américaines.
Plusieurs médias ont rapporté que l’Iran aurait exigé un paiement en yuan pour le passage de navires dans le détroit d’Ormuz. D’autres éléments vont dans le même sens : selon l’Associated Press, au moins deux navires auraient déjà acquitté des frais en yuan, ce qui donne à cette monnaie un symbole politique fort, même si cela ne bouleverse pas encore l’ordre monétaire mondial. Le détroit d’Ormuz reste stratégique, car une part massive du commerce pétrolier mondial y transite. Toute contrainte sur ce couloir touche immédiatement les marchés de l’énergie.
Dans ce contexte, la Chine a un intérêt direct à garantir la fluidité des expéditions. Pékin dépend fortement des importations d’hydrocarbures du Golfe. Et plus les entreprises ou les États cherchent à contourner le dollar, plus le yuan gagne en visibilité. Cela ne veut pas dire que la monnaie chinoise est en passe de détrôner le billet vert. Mais cela montre que les crises géopolitiques accélèrent l’usage de monnaies alternatives dans certains segments du commerce international.
Un affaiblissement progressif, pas un basculement
Il faut toutefois garder l’échelle en tête. Le dollar reste la principale monnaie de réserve mondiale, la référence des marchés de matières premières et la devise la plus utilisée dans les transactions internationales. Le yuan, lui, progresse, mais de façon limitée. Son poids reste sans commune mesure avec celui du dollar dans les réserves officielles et dans la finance mondiale. Le mouvement de fond est donc moins une chute brutale du billet vert qu’une lente diversification du système.
La guerre en Iran agit surtout comme un accélérateur. Elle nourrit les réflexes de contournement des sanctions américaines. Elle renforce aussi la tentation, pour certains acteurs, d’utiliser des monnaies moins exposées à Washington. C’est là que se joue l’essentiel : moins dans un remplacement immédiat du dollar que dans une érosion de son caractère d’évidence.
Pour les États-Unis, l’enjeu est double. Sur le plan stratégique, ils veulent conserver leur capacité à peser sur les flux énergétiques et sur les paiements internationaux. Sur le plan financier, ils savent qu’une moindre demande structurelle de dollars peut, à terme, réduire un peu leur avantage de financement. La baisse serait lente. Mais elle toucherait le cœur de leur puissance monétaire.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur deux fronts. D’abord, la situation sécuritaire dans le détroit d’Ormuz, où chaque restriction de passage ou chaque mesure de représailles peut faire monter la facture énergétique. Ensuite, la réaction de la Chine. Si Pékin pousse plus loin les paiements en yuan dans cette zone, l’effet symbolique pourrait devenir un précédent politique. Pas une révolution. Mais un nouveau coup porté à l’idée d’un dollar sans rival.















