Moins de communication, plus de risques
Quand la pression politique baisse, les entreprises arrêtent-elles vraiment d’agir sur le climat ? Pas forcément. Dans beaucoup de groupes, la question n’est plus d’afficher une ambition, mais de protéger l’activité, les marges et les investissements.
En France, la dynamique reste solide. 450 groupes français disposent d’une trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre validée par le SBTi, l’initiative de référence pour les objectifs climatiques des entreprises. Parmi eux, 100 visent la neutralité carbone. En 2025, 56 ont pris de nouveaux engagements de réduction, quand 24 ont abandonné l’un de leurs objectifs. Le pays se situe au sixième rang mondial du SBTi. Cette base confirme qu’une partie importante du tissu économique français continue d’inscrire le climat dans sa stratégie. Le SBTi rappelle d’ailleurs qu’au début de 2026, 10 000 entreprises dans le monde avaient des objectifs validés.
La RSE change de visage
Ce mouvement intervient dans un contexte politique moins favorable. À Bruxelles, la Commission a lancé en février 2025 un paquet de simplification qui touche la CSRD, la directive sur le reporting de durabilité, et la CSDDD, la directive sur le devoir de vigilance. Le texte vise à alléger les obligations, notamment pour une grande partie des entreprises sorties du champ de la CSRD, et à retarder certaines échéances. Officiellement, il s’agit de réduire la charge administrative. Dans les faits, la pression réglementaire baisse.
Aux États-Unis, la deuxième présidence de Donald Trump a aussi renforcé le scepticisme politique envers les politiques climatiques. Cette combinaison change le ton. La communication environnementale perd de sa visibilité. Les campagnes très vitrines reculent. Mais cela ne veut pas dire que les entreprises tournent la page. Au contraire, celles qui ont fait de la soutenabilité un axe réel continuent à l’intégrer dans leurs décisions.
Des engagements plus discrets, mais toujours là
Une directrice du développement durable d’un grand groupe coté au CAC 40 résume cette nouvelle phase par une formule simple : ceux qui ne voulaient pas vraiment faire de RSE arrêtent de faire semblant, tandis que les groupes pour qui la soutenabilité est une vraie stratégie continuent. L’idée est claire. Quand le sujet devient moins porteur dans le débat public, les acteurs opportunistes se retirent. Ceux qui ont déjà bâti une feuille de route ne peuvent pas, eux, effacer des engagements pris jusqu’en 2030 sans fragiliser leur crédibilité auprès des investisseurs.
C’est là que le vocabulaire change. On ne parle plus seulement de responsabilité sociétale et environnementale. On parle de gestion des risques. Risques climatiques, risques réglementaires, risques d’approvisionnement, risques assurantiels. Autrement dit : le climat n’est plus seulement une affaire de réputation. Il devient un sujet de pilotage opérationnel. Pour un grand groupe, cela touche les investissements industriels, la logistique, la finance et la relation avec les actionnaires.
Pourquoi les entreprises ne lâchent pas tout
Le point clé est simple : une stratégie climat est longue à construire et coûteuse à défaire. La même logique vaut pour une usine, une flotte de véhicules, un parc immobilier ou une chaîne d’approvisionnement. Une fois les objectifs fixés, les transformer demande du temps, du capital et de la visibilité. C’est ce que rappelle la logique des trajectoires validées par le SBTi. Elles reposent sur des objectifs scientifiques, avec une perspective de moyen terme. Le SBTi a d’ailleurs actualisé ses standards en 2025, preuve que le cadre continue d’évoluer malgré le contexte politique plus tendu.
Il y a aussi une raison très concrète : les investisseurs, les banques et une partie des clients continuent de demander des preuves. La réglementation européenne sur le reporting de durabilité oblige encore les grandes entreprises concernées à publier des informations sur leurs risques et leurs impacts liés au climat. Même avec des assouplissements, l’architecture générale ne disparaît pas. Elle se recentre.
Deux camps, une même contrainte de fond
Dans le privé, deux lectures cohabitent désormais. D’un côté, ceux qui profitent du reflux politique pour ralentir, simplifier leur discours et réduire les coûts visibles. De l’autre, ceux qui considèrent que le climat reste un sujet de compétitivité et de résilience. Pour eux, la question n’est pas idéologique. Elle est financière. Retarder l’adaptation aujourd’hui, c’est prendre plus de risques demain.
Cette divergence explique le paradoxe actuel. Le greenwashing recule, mais la transition ne disparaît pas. La communication s’allège. Les objectifs, eux, restent souvent inscrits dans les plans à 2030 ou 2050. Cela oblige les directions générales à arbitrer entre trois lignes de force : la pression politique, la discipline des marchés et la réalité physique des risques climatiques.
Pour les salariés, les clients et les fournisseurs, l’effet est moins visible qu’avant. Il y a moins de slogans, moins de campagnes, moins d’annonces spectaculaires. Mais derrière cette discrétion, les entreprises sérieuses continuent de revoir leurs chaînes de valeur, leurs achats d’énergie, leurs objectifs d’émissions et leurs outils de suivi. La RSE n’a pas disparu. Elle s’est transformée en outil de gestion.
Ce qu’il faudra surveiller
Le vrai test se jouera dans les prochains mois. Il faudra regarder si la simplification européenne se limite à un allègement technique, ou si elle ouvre la voie à un recul plus large des obligations climatiques. Il faudra aussi suivre les arbitrages des grands groupes français : maintiennent-ils leurs trajectoires SBTi, ou les révisent-ils à la baisse ? C’est là que se verra la différence entre un simple ralentissement de la communication et un vrai changement de stratégie.















