Un projet européen de défense peut-il survivre aux rivalités industrielles ?
C’est la question qui revient à chaque crise du programme SCAF. Derrière ce chantier, il y a plus qu’un avion. Il y a l’idée que la France, l’Allemagne et l’Espagne peuvent encore bâtir ensemble une capacité militaire de rupture.
Un programme stratégique, lancé pour remplacer les avions de combat actuels
Le SCAF, pour Système de combat aérien du futur, a été lancé par la France et l’Allemagne en 2017, puis élargi à l’Espagne en 2019. L’ambition est claire : préparer l’après-Rafale, l’après-Eurofighter, et construire un ensemble complet autour d’un futur avion de combat, de drones et d’un système de commandement connecté. Le projet doit aussi servir de vitrine à l’industrie de défense européenne. Airbus présente d’ailleurs le FCAS comme une capacité qui doit se déployer progressivement, avec une montée en puissance à partir de la fin des années 2020 et un travail en coopération au cœur du dispositif.
Mais ce type de programme ne se joue pas seulement dans les ministères. Il dépend aussi des industriels, de leurs parts de responsabilité et de leurs intérêts commerciaux. C’est là que le dossier s’enlise depuis des mois. D’un côté, Dassault Aviation. De l’autre, Airbus, via ses branches française et allemande. En arrière-plan, il y a les États, qui financent, arbitrent et veulent garder la main sur un projet censé incarner l’autonomie stratégique européenne.
Berlin et Paris ont repoussé l’échéance
La dernière date visée pour un accord n’est plus la première. Le dossier a déjà été repoussé plusieurs fois, après des objectifs évoqués pour fin 2025, puis fin mars, puis mi-avril. Désormais, c’est la fin avril qui sert de nouvelle limite pour tenter de trouver un compromis. Deux médiateurs ont été désignés pour rapprocher Dassault et Airbus. Côté français, l’ancien directeur général de l’armement Laurent Collet-Billon a été choisi. Côté allemand, la chancellerie n’a pas encore communiqué de nom. Leur mission est de proposer une voie de sortie industrielle avant la fin avril.
Le chancelier Friedrich Merz a reconnu avoir été tenté d’abandonner le projet. Il a expliqué qu’il était « à deux doigts » de tout arrêter, avant de se raviser pendant son déplacement vers Bruxelles. Il dit vouloir éviter qu’on lui reproche, dans cinq ou dix ans, de ne pas avoir essayé une dernière fois. C’est un signal politique important. Berlin ne présente plus le SCAF comme un simple dossier industriel. Le sujet est devenu un test de crédibilité pour la coopération franco-allemande.
Le chancelier a aussi expliqué avoir eu un échange franc avec Emmanuel Macron en amont du dernier Conseil européen à Bruxelles. Selon lui, les deux dirigeants ont « joué cartes sur table ». Le ton est plus apaisé qu’en février, quand Merz avait évoqué, de façon beaucoup plus dure, les besoins divergents des deux armées de l’air. Entre-temps, le dialogue politique a donc repris la main sur l’agacement industriel.
Ce que cette médiation peut changer concrètement
La médiation n’est pas un détail de procédure. Elle sert à trancher une question centrale : qui fait quoi, et avec quelle part du travail ? Dans ce type de programme, l’architecture industrielle compte autant que la technologie. Si les rôles ne sont pas stabilisés, les retards s’accumulent, les surcoûts montent et la confiance politique s’érode. C’est exactement le risque qui pèse sur le SCAF depuis plusieurs mois.
Pour les gouvernements, l’enjeu dépasse le seul avion. Le futur système doit donner à l’Europe une autonomie plus forte en matière de combat aérien. Il doit aussi soutenir une base industrielle et technologique de défense commune. Or, chaque retard fragilise cet objectif. À l’inverse, un accord clair permettrait de relancer la phase suivante, celle du démonstrateur, étape décisive avant toute montée en puissance du programme. Airbus rappelle d’ailleurs que l’idée est de progresser par paliers, avec d’abord l’amélioration de la situation tactique, puis le travail en réseau entre plateformes habitées et non habitées.
Il y a aussi un enjeu industriel très concret. Airbus et Dassault ne défendent pas seulement des savoir-faire. Ils défendent aussi leur place dans la chaîne de valeur d’un programme potentiellement gigantesque. Pour la France, la question touche directement à la maîtrise d’œuvre et à l’expertise aéronautique de combat. Pour l’Allemagne, elle touche à la souveraineté industrielle et à la montée en gamme de son secteur de défense. Pour l’Espagne, enfin, elle touche à la crédibilité d’un partenariat auquel elle participe depuis 2019.
Les partenaires veulent sauver le projet, mais les lignes de fracture restent nettes
Le discours politique est aujourd’hui à la sauvegarde. Merz dit vouloir donner « une dernière chance » au SCAF. Paris dit vouloir préserver le projet commun. Madrid reste engagé dans le programme. Sur le fond, personne n’a intérêt à voir s’écrouler un chantier présenté depuis des années comme l’un des piliers de la défense européenne de demain.
Mais l’optimisme reste fragile. Les divergences entre industriels n’ont pas disparu. Les retards successifs montrent que le point d’équilibre reste difficile à trouver. Le vrai test arrive maintenant : la médiation doit produire une proposition industrielle crédible avant la fin avril. Sinon, la discussion pourrait repartir de zéro, avec un risque bien réel de paralysie.
Dans les prochains jours, il faudra donc surveiller deux choses. D’abord, le contenu du rapport des médiateurs. Ensuite, la réaction des gouvernements français et allemand. S’il débouche sur une répartition acceptée par les industriels, le SCAF peut encore repartir. S’il échoue, le projet restera politiquement soutenu, mais industriellement fragilisé.















