Quand les syndicats redeviennent utiles au pouvoir
En France, réformer passe rarement en force très longtemps. Quand un gouvernement cherche à changer le travail, les retraites ou l’assurance chômage, il finit presque toujours par revenir aux syndicats et au patronat. La vraie question n’est donc pas seulement politique. Elle est pratique : qui peut encore faire tenir une réforme dans un pays où le compromis reste fragile ?
Ce débat revient avec d’autant plus de force à l’approche de 2027. À droite comme à l’extrême droite, plusieurs responsables politiques parlent désormais d’un dialogue social à renforcer, alors qu’Emmanuel Macron avait, au début de son premier mandat, installé une méthode plus verticale. Depuis, la séquence des réformes sociales, les mobilisations de 2023 et les tensions parlementaires ont remis les partenaires sociaux au centre du jeu.
Un dialogue social toujours central, mais très inégal
Juridiquement, un syndicat ne peut signer un accord collectif que s’il est représentatif. En entreprise, cela suppose notamment d’avoir obtenu au moins 10 % des suffrages au premier tour des élections professionnelles. C’est ce cadre qui donne du poids aux organisations syndicales, mais aussi qui limite leur présence dans les petites structures.
Le ministère du Travail rappelle qu’environ 5 millions de salariés des très petites entreprises, c’est-à-dire celles de moins de 11 salariés, sont concernés par l’élection syndicale TPE. Ce scrutin sert à mesurer l’audience des organisations et à désigner les syndicats qui parleront au nom de ces salariés pendant quatre ans. En 2024, le vote s’est tenu du 25 novembre au 9 décembre.
Le problème, c’est que le tissu productif français reste très éclaté. Dans les TPE, il n’y a souvent ni section syndicale, ni élu, ni temps disponible pour négocier. Résultat : le dialogue social y dépend davantage des outils nationaux que des rapports de force dans l’entreprise. C’est un avantage pour les grands groupes, mieux armés pour négocier, et un handicap pour les salariés des petites structures, plus dispersés et plus isolés.
Les chiffres de la Dares rappellent aussi que la syndicalisation reste faible. En 2019, 10,3 % des salariés déclaraient adhérer à un syndicat. La France reste donc loin des pays où la présence syndicale structure le quotidien des salariés. Cela explique une partie du paradoxe français : les syndicats pèsent institutionnellement plus qu’ils ne pèsent socialement dans la vie de beaucoup de travailleurs.
Ce que veulent les uns, ce que craignent les autres
Du côté du gouvernement, la ligne actuelle consiste à remettre les partenaires sociaux au cœur de plusieurs séquences de réforme. Le ministère du Travail a mis en avant en 2025 l’adoption d’un texte transposant des accords conclus par les partenaires sociaux sur l’emploi des salariés expérimentés, le dialogue social, l’assurance chômage et les transitions professionnelles. L’exécutif y voit une méthode plus stable : négocier d’abord, traduire ensuite dans la loi.
Cette approche bénéficie surtout à ceux qui veulent éviter les blocages parlementaires. Elle protège aussi les organisations syndicales et patronales, car elle leur redonne un rôle d’initiateur, pas seulement de figurant. En revanche, elle suppose des partenaires capables de s’entendre vite, ce qui n’est pas garanti quand les sujets sont explosifs, comme les retraites, les salaires ou la pénibilité.
La CFDT défend précisément cette logique de négociation, mais elle pose une ligne rouge claire face au Rassemblement national. Marylise Léon a rappelé que la CFDT est « à l’exact opposé » des idées d’extrême droite. Autrement dit, le syndicat accepte le dialogue social comme méthode, mais pas avec un camp qu’il juge incompatible avec ses valeurs.
Cette fermeté n’est pas seulement symbolique. Elle traduit une inquiétude plus large : si le RN s’affiche désormais comme favorable aux syndicats, c’est aussi parce qu’il cherche à élargir son image auprès du monde du travail et du patronat. Le parti revendique depuis longtemps un discours sur la représentativité, et a déjà plaidé pour abaisser les seuils d’audience syndicale. Sur le papier, cela peut sembler ouvrir le jeu. Dans les faits, cela peut aussi fragiliser le système actuel de représentativité, construit pour distinguer les organisations réellement implantées des micro-structures.
Pour les salariés, l’enjeu est concret. Plus de droits syndicaux dans les TPE pourrait faciliter la défense des salaires, des horaires ou des conditions de travail. Mais cela suppose des moyens : du temps, des relais, et des élus capables d’aller dans les lieux où le syndicat n’existe pas encore. Sans cela, le discours sur la proximité reste abstrait. Le risque, pour les plus petites entreprises, est aussi de voir s’ajouter des obligations sans soutien réel pour les mettre en œuvre.
Les lignes de fracture à surveiller
Le vrai clivage n’oppose donc pas seulement ceux qui aiment ou non les syndicats. Il oppose deux visions de la réforme. La première veut faire du dialogue social un passage obligé pour construire des compromis durables. La seconde veut récupérer le vocabulaire du social sans forcément accepter les contre-pouvoirs qui vont avec. Les salariés les plus protégés par une représentation collective solide ont tout à gagner à la première. Les travailleurs isolés, eux, restent les plus dépendants de la seconde, s’ils ne disposent pas de relais réels.
La suite se jouera sur des textes très concrets. D’un côté, les suites données aux accords interprofessionnels déjà transposés ou en cours de transposition. De l’autre, la place que les grands partis voudront accorder aux syndicats dans la campagne de 2027. Si le prochain débat présidentiel s’ouvre sur l’emploi, les retraites ou le travail, il faudra regarder une chose de près : les syndicats seront-ils des partenaires de négociation, ou seulement un décor de campagne ?













