Une question simple : qui décide de ce qui compte dans une vie ?
Travail, logement, santé, école, transports, temps libre : pour beaucoup de Français, la politique se mesure d’abord là. Pas dans les slogans. Dans ce qui manque, dans ce qui bloque, dans ce qui coûte.
C’est précisément sur ce terrain que se déplace aujourd’hui une partie de la gauche. Elle ne parle plus seulement de redistribution après coup. Elle veut aussi produire, organiser, garantir. Autrement dit : faire en sorte que les biens essentiels existent vraiment, et pas seulement sur le papier.
Le retour d’une vieille idée : démarchandiser
Dans le débat qui traverse la gauche, un mot revient en force : démarchandiser. Le terme peut sembler abstrait. Il désigne pourtant quelque chose de très concret : sortir certains besoins vitaux de la seule logique du marché. Cela vaut pour le logement, les soins, l’accès aux services publics, parfois même le temps disponible pour vivre.
Cette logique n’est pas nouvelle. Elle vient du socialisme historique, mais elle revient aujourd’hui avec un vocabulaire adapté à l’époque. La promesse n’est plus seulement de corriger les inégalités. Elle consiste à reprendre la main sur des secteurs où la dépendance au marché fabrique de la pénurie, de la sélection et du renoncement.
Le chef des députés socialistes Boris Vallaud s’inscrit dans ce mouvement avec un livre à paraître au Seuil, Nos vies ne sont pas des marchandises. À l’Assemblée nationale, il préside le groupe Socialistes et apparentés et défend déjà l’idée d’un affrontement social lisible : épargner les ménages modestes, faire davantage contribuer les grandes fortunes et les hauts patrimoines. Le PS, lui, a réaffirmé en 2025 son objectif d’une candidature commune de la gauche et des écologistes au premier tour de la présidentielle de 2027, avec l’idée d’une plateforme programmatique partagée. La fiche parlementaire de Boris Vallaud et la résolution du PS sur 2027 montrent que le débat n’est plus seulement doctrinal. Il est devenu stratégique.
Ce que cela change, très concrètement
Le mot « marchandisation » vise une réalité simple : quand un besoin devient un produit, celui qui paie passe devant celui qui attend. C’est visible dans le logement, où la rareté alimente les prix. C’est visible dans la santé, quand l’accès aux soins dépend du lieu d’habitation, du niveau de revenu ou de la capacité à avancer des frais. C’est visible aussi dans l’emploi, quand une partie des travailleurs enchaîne contrats courts, temps partiel subi ou périodes d’inactivité.
Les chiffres récents du marché du travail donnent la mesure de cette tension. En 2025, le taux d’emploi des 15-64 ans a atteint 69,3 %, son plus haut niveau depuis 1975, mais le taux de chômage a aussi remonté à 7,7 % en moyenne sur l’année. Le temps partiel représente désormais 17,7 % des emplois, et le sous-emploi reste à 4,4 %. En clair, davantage de personnes travaillent, mais pas toujours dans des conditions qui sécurisent leur vie. Les dernières données de l’Insee sur le marché du travail montrent bien cette coexistence entre hausse de l’activité et fragilité persistante.
C’est là que la ligne politique compte. Pour les salariés stables et les habitants des centres urbains bien dotés, la question est souvent celle du pouvoir d’achat. Pour les jeunes, les précaires, les familles monoparentales ou les habitants des zones moins bien desservies, la question est plus brute : comment accéder durablement à un service, à un logement, à un emploi, sans s’épuiser ?
La démarchandisation répond à cette inquiétude par des outils publics : investissement, planification, régulation, parfois gratuité ou tarification sociale. Elle suppose aussi de reconstruire des capacités de production. Car on ne protège pas seulement en redistribuant. On protège aussi en organisant l’offre. C’est le cœur du déplacement idéologique que la gauche débat aujourd’hui.
Une bataille interne à la gauche, mais pas seulement
Le sujet ne fait pas consensus. Au PS, la ligne sur 2027 reste traversée par plusieurs stratégies. Olivier Faure pousse l’idée d’une primaire à gauche. Boris Vallaud, lui, refuse de réduire la construction de l’alternative à ce seul outil et préfère parler d’une coalition la plus large possible. Cette divergence n’est pas un détail de procédure. Elle dit deux façons de penser la victoire : par la sélection d’un candidat commun, ou par la construction patiente d’un bloc politique plus large.
Cette querelle interne a des gagnants et des perdants. Une primaire avantage ceux qui disposent d’une notoriété nationale rapide et d’une capacité à mobiliser dans un laps de temps court. Une coalition plus large, elle, laisse davantage de place au travail programmatique et aux compromis, mais elle exige des partenaires capables de s’entendre sur l’essentiel. C’est plus lent. Et souvent plus fragile.
Les écologistes, eux, regardent ce débat avec une autre logique. Leur intérêt est de peser sur le programme sans se faire absorber par le PS. Les insoumis, de leur côté, veulent rester une force centrale du camp opposé à l’extrême droite sans se laisser enfermer dans une architecture décidée ailleurs. Quant aux communistes et aux autres composantes de la gauche, ils cherchent surtout à éviter que l’unité ne devienne un mot vide.
Le patronat et les milieux économiques lisent, eux, ce retour du socialisme avec davantage de prudence. Plus de régulation, plus de fiscalité sur les hauts patrimoines, plus d’intervention publique : tout cela peut rassurer sur la stabilité sociale, mais inquiéter sur la rentabilité de certains secteurs. La ligne de fracture est donc claire. D’un côté, ceux qui voient dans l’État un outil de sécurisation. De l’autre, ceux qui redoutent une hausse des contraintes et des coûts.
Cette tension explique pourquoi le débat ne peut pas rester théorique. Une gauche qui parle d’abondance, de services publics renforcés ou de sortie de la marchandisation doit répondre à une question simple : où trouve-t-elle l’argent, le temps administratif, les ingénieurs, les soignants, les logements, les infrastructures ? Sans cela, la promesse reste fragile. Avec cela, elle redevient crédible.
Le vrai test, c’est la capacité à livrer
Le prochain test sera politique avant d’être doctrinal. La gauche devra montrer si elle peut produire une ligne commune sur le fond, pas seulement une addition de sensibilités. Le PS a déjà posé une première brique avec sa résolution sur 2027. Boris Vallaud, de son côté, tente de faire exister un socialisme qui ne se contente ni du témoignage ni de la protestation. Il veut une gauche capable d’organiser la vie ordinaire, pas seulement de dénoncer ses injustices.
C’est là que se jouera la suite. Dans les mois qui viennent, il faudra voir si la gauche française parvient à transformer cette idée de démarchandisation en programme concret. Sinon, elle restera une belle formule. Et les électeurs continueront de juger sur ce qui change vraiment : le prix du logement, l’accès aux soins, la stabilité de l’emploi et la qualité des services publics.













