Une question très concrète : qui décide de ce qui doit rester accessible à tous ?
Quand le prix de l’eau, d’une place en crèche, d’un lit en Ehpad ou d’un soin pèse sur le budget familial, la question n’est plus théorique. Elle devient politique. C’est exactement le terrain que le Parti socialiste veut occuper avec son nouveau projet présidentiel, présenté le 22 avril et long de 144 pages, avant un vote des militants attendu ensuite.
Dans ce texte de travail, les socialistes cherchent à remettre de l’ordre dans leur propre famille idéologique. Ils parlent de pouvoir d’achat, de bifurcation écologique, de taxe Zucman et de liberté. Mais le mot qui résume le mieux leur virage est un autre : « démarchandisation ». L’idée est simple à formuler, plus difficile à traduire en politique publique : retirer du seul jeu du marché certains biens et services jugés essentiels.
Ce que recouvre la « démarchandisation »
Le PS ne parle pas de nationaliser tout ce qui bouge. Il dit vouloir limiter la place du profit là où il touche à un besoin vital ou à un bien commun. L’eau, la santé, la petite enfance, le grand âge et l’éducation sont explicitement cités dans le projet présenté. Le raisonnement s’appuie aussi sur l’économie sociale et solidaire, que l’État définit comme un mode d’entreprendre où l’utilité sociale et environnementale passe avant la rentabilité.
Concrètement, cette orientation peut mener à plus de régies publiques de l’eau, à des Ehpad publics ou associatifs, à des crèches associatives, à des formes coopératives pour le logement et à un soutien accru aux structures de l’ESS. Le ministère de l’Économie rappelle d’ailleurs que l’ESS représente déjà 10 % du PIB, et qu’elle couvre des secteurs aussi variés que la santé, l’habitat, la petite enfance ou le transport.
Le cœur du débat est là : jusqu’où une société accepte-t-elle qu’un besoin essentiel soit traité comme un marché ordinaire ? Le PS répond en disant qu’un accès à l’eau, aux soins ou à l’accueil des tout-petits ne peut pas dépendre uniquement de la logique du rendement. Ses adversaires rétorquent souvent qu’un cadre trop rigide décourage l’investissement, freine l’innovation et fait monter la facture pour les contribuables. Dans la pratique, le rapport de force oppose donc deux priorités : la sécurisation des usagers d’un côté, la liberté d’allocation des capitaux de l’autre.
Retour à une vieille question de la gauche : aimer le marché, sans lui laisser tout faire
Ce débat n’est pas nouveau. À la fin des années 1990, Lionel Jospin résumait déjà l’ambivalence socialiste par une formule devenue célèbre : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». Dans un discours de 1999, il expliquait aussi que, pour la création de richesses et l’allocation des ressources, la supériorité du marché sur la planification s’était imposée, tout en rappelant qu’il devait rester au service de la société.
Le rappel est utile. Pendant les années Jospin, le PS assumait une économie de marché encadrée, avec l’idée qu’il fallait corriger ses excès plutôt que la renverser. Le parti revient aujourd’hui à cette tension fondatrice, mais avec un vocabulaire plus frontal. Il ne parle plus seulement de régulation. Il parle de reprise en main. C’est un changement de ton autant qu’un changement de doctrine.
Cette évolution répond aussi à une réalité politique. Depuis plusieurs années, le PS cherche à réexister face à une gauche morcelée, à une majorité fragilisée et à une extrême droite forte dans le pays. Le nouveau projet veut donc faire plus que compiler des mesures. Il veut offrir une colonne vertébrale. Dans cette logique, la démarchandisation sert de marqueur identitaire : elle dit où le PS place la limite entre économie utile et logique marchande envahissante.
Qui y gagne, qui y perd ?
Du côté des gagnants potentiels, il y a d’abord les ménages modestes et les classes moyennes, souvent les plus exposés aux hausses de tarifs dans les secteurs essentiels. Il y a aussi les collectivités locales si elles récupèrent davantage de leviers en régie publique, ainsi que les acteurs de l’ESS, qui disposent déjà d’un cadre légal et d’un soutien public. Pour eux, la démarchandisation peut signifier plus de stabilité, plus de visibilité et parfois moins de dépendance à des groupes privés.
À l’inverse, les groupes privés présents dans l’eau, le médico-social, la petite enfance, l’immobilier géré de manière strictement financière ou certains services externalisés peuvent y voir une menace. Moins de place pour le profit, cela peut vouloir dire moins de marges, plus de contraintes et davantage d’appels d’offres publics. Le débat n’est donc pas abstrait : il touche des modèles économiques précis, des emplois, des investissements et des contrats déjà existants.
Le patronat a déjà montré, sur les séquences budgétaires récentes, qu’il considérait les concessions faites au PS avec méfiance, voire avec colère. Cette réaction dit quelque chose d’important : dès que la gauche pèse sur le budget, la question des entreprises revient aussitôt au centre. Pour le PS, l’enjeu est donc d’éviter deux pièges. Trop de prudence, et son projet paraît vide. Trop de rupture, et il inquiète au-delà de son camp.
Des critiques déjà visibles dans la gauche elle-même
Le terme enthousiasme certains et crispe d’autres. Une partie du camp social-démocrate juge ce tournant trop frontal, presque nostalgique d’une gauche qui opposerait trop vite l’intérêt général au marché. D’autres, au contraire, y voient un retour salutaire à une gauche qui assume ses limites. Même à gauche, la ligne de fracture reste claire : faut-il encadrer le capitalisme ou déplacer la frontière entre ce qui relève du marché et ce qui relève du bien commun ?
La présentation du projet a aussi ravivé les querelles internes au PS. Boris Vallaud pousse une ligne plus affirmée et défend ce concept de démarchandisation comme un marqueur fort pour 2027. Olivier Faure, lui, cherche à maintenir une stratégie de négociation et d’unité à gauche. Ce n’est pas seulement une divergence de style. C’est une bataille sur le récit : faut-il parler au centre gauche en rassurant, ou à l’électorat populaire en tranchant ?
Cette tension traverse tout le texte socialiste. Le parti veut montrer qu’il peut encore produire des idées, sans se contenter de commenter la crise politique. Il veut aussi prouver qu’il n’a pas renoncé à définir ce que doit être une société juste. Dans ce cadre, la démarchandisation sert de test. Si le mot reste un slogan, il s’éteindra vite. S’il devient une méthode, il peut structurer durablement la campagne socialiste.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se joue d’abord chez les militants socialistes, appelés à se prononcer sur le projet. Puis viendra la vraie question : le PS transformera-t-il cette doctrine en propositions budgétaires, sociales et locales précises ? La suite dépendra aussi de la capacité du parti à trancher sa stratégie présidentielle pour 2027, alors que les désaccords sur l’union de la gauche restent ouverts.
Autrement dit, le mot « démarchandisation » n’a d’intérêt que s’il débouche sur des choix mesurables. Plus de régies publiques ? Quels secteurs ? Plus d’ESS ? Avec quels financements ? Plus de services non marchands ? Pour quels publics, et à quel coût ? C’est là que le socialisme version 2026 sera jugé : non pas sur sa capacité à faire un bon mot, mais sur sa capacité à dire clairement ce qu’il veut soustraire au marché, et au nom de qui.













