Pourquoi une partie du patronat se tourne vers le RN et ce que ce rapprochement change pour 2027

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Des dirigeants du RN multiplient les échanges avec les chefs d’entreprise, tandis qu’une partie du patronat juge le parti plus lisible sur les impôts et les normes. Le rapprochement progresse, mais l’immigration reste un point de rupture.

Pourquoi les chefs d’entreprise regardent-ils désormais le RN de plus près ?

Quand une entreprise pense à 2027, elle ne regarde pas seulement les sondages. Elle regarde aussi ses impôts, son énergie, ses marges, ses règles et sa main-d’œuvre. C’est dans ce calcul très concret que le Rassemblement national a trouvé une fenêtre.

Le mouvement est discret, mais il est net. Des rendez-vous se multiplient entre des dirigeants du RN et des patrons. Dans l’aéronautique, la défense, l’industrie ou les services, plusieurs dirigeants acceptent désormais de voir Jordan Bardella ou Marine Le Pen. Le Medef lui-même a reçu le président du RN à déjeuner. Ce qui passait encore, il y a quelques années, pour une ligne rouge est devenu, pour une partie du patronat, un sujet de conversation.

Ce rapprochement ne veut pas dire adhésion totale. Il dit surtout une chose : une partie des milieux d’affaires estime que le RN est aujourd’hui plus lisible, ou plus compatible, qu’avant. Et surtout plus compatible qu’une partie de la gauche radicale, devenue pour beaucoup de dirigeants l’adversaire numéro un.

Une mue politique qui a changé la donne

Le RN n’a pas toujours parlé ce langage. Longtemps, le parti a opposé les salariés aux grandes entreprises, dénoncé le CAC 40 et défendu un souverainisme économique très fermé. Dans les années 2010, son logiciel restait marqué par la sortie de l’euro et de l’Union européenne. Pour le patronat, c’était un drapeau rouge. Aujourd’hui, le discours a bougé. Le parti insiste davantage sur la simplification, la baisse de certains impôts de production, la critique des normes et la souveraineté industrielle.

Ce virage s’inscrit dans une stratégie assumée de banalisation. Sur ses documents de campagne, le RN défend désormais un projet centré sur l’entreprise, la production et l’attractivité. Il promet aussi une baisse de la pression fiscale pesant sur les entreprises. Dans son programme présidentiel, le parti insiste sur la réindustrialisation et la protection des PME, tout en maintenant une ligne dure sur l’immigration. Cette combinaison parle à des secteurs qui cherchent à sécuriser leurs coûts et leurs chaînes de production, mais elle inquiète d’autres branches, plus dépendantes de la main-d’œuvre étrangère. Le projet économique présenté par le RN le montre clairement : l’entreprise y est pensée comme moteur central de la prospérité.

En face, le Medef reste attaché à la baisse de la fiscalité sur les entreprises et à la politique de l’offre. Patrick Martin défend publiquement une ligne où la compétitivité, la croissance et l’investissement restent prioritaires. Le message rejoint, au moins en partie, celui que le RN veut faire passer aux milieux économiques. Le Medef plaide lui aussi pour des conditions plus favorables à l’activité. Le point de rencontre est là : moins de charges, moins de complexité, plus de lisibilité.

Le vrai sujet : qui gagne, qui perd ?

Pour les grands groupes, l’intérêt de ces échanges est évident. Ils veulent peser avant une éventuelle alternance. Ils cherchent à éviter une rupture brutale sur les impôts, l’énergie, la réglementation ou l’accès à certains marchés. Pour eux, rencontrer le RN, c’est tenter d’influencer une force politique qui peut arriver au pouvoir. C’est aussi se prémunir contre un choc réglementaire en cas de victoire en 2027.

Pour les PME et les entreprises de proximité, la logique est plus immédiate. Elles subissent souvent davantage la hausse des coûts, les normes et les difficultés de recrutement. Elles sont donc sensibles aux promesses de simplification et de baisse des charges. Le RN l’a bien compris. Il parle aux entreprises qui pensent d’abord au prix du travail, au prix de l’électricité et à la lourdeur administrative. L’U2P, qui représente les petites entreprises, explique d’ailleurs qu’il est légitime de rencontrer tout le monde. Le calcul est clair : dans les secteurs de proximité, chaque point de coût compte plus qu’ailleurs.

Mais pour d’autres acteurs, la perspective est tout autre. Les secteurs très dépendants de la main-d’œuvre étrangère redoutent un durcissement migratoire qui fragiliserait l’hôtellerie-restauration, le bâtiment, le nettoyage ou certains services aux personnes. L’Insee rappelle qu’en France, l’emploi des immigrés a contribué à plus du quart des créations nettes entre fin 2019 et fin 2024, et qu’une partie des métiers exercés par les nouveaux arrivants se concentre justement dans l’hôtellerie-restauration, l’informatique, la recherche ou le bâtiment. Les données de l’Insee sur le travail né à l’étranger rappellent une réalité simple : sans ces salariés, plusieurs secteurs tourneraient au ralenti.

Autrement dit, ce qui séduit une partie du patronat peut en inquiéter une autre. Les groupes les plus capitalisés regardent surtout la fiscalité, la dette et les normes. Les secteurs les plus fragiles regardent la disponibilité de la main-d’œuvre. Et les entreprises de terrain regardent les deux à la fois.

Les lignes de fracture ne sont pas seulement idéologiques

La séquence budgétaire de 2025 a renforcé ce basculement. Les chefs d’entreprise ont vu remonter les tensions fiscales et le sentiment d’instabilité. Ils reprochent à Emmanuel Macron d’avoir rompu avec la promesse initiale d’un pouvoir pro-business. Plusieurs dirigeants expliquent aujourd’hui que la dissolution de 2024 a cassé la confiance. Le président qui avait incarné la politique de l’offre leur paraît désormais plus hésitant, plus contraint et moins prévisible.

Dans ce contexte, le RN a gagné sur un terrain paradoxal : il n’a pas forcément convaincu, mais il est apparu comme un interlocuteur possible. C’est souvent moins une adhésion qu’un réflexe de précaution. On se parle avant une alternance possible. On mesure le rapport de force. On cherche à éviter d’être absent de la pièce si le pouvoir change.

Reste un point de blocage massif : l’immigration. Sur ce sujet, les intérêts des entreprises et ceux du RN s’opposent frontalement. Le parti veut serrer la vis. Une partie du patronat sait, elle, qu’elle manque déjà de bras dans de nombreux métiers. C’est là que le discours du RN rencontre ses limites. Plus il se veut rassurant pour les grands patrons, plus il risque de braquer les secteurs qui tiennent déjà grâce à une main-d’œuvre sous pression.

Il existe aussi une autre réserve, plus politique. Des dirigeants d’assurance, de banque ou de mutuelle refusent encore de participer à cette normalisation. Ils craignent de donner une caution à l’extrême droite. Pascal Demurger, à la Maif, défend cette ligne de prudence. Pour lui, le problème n’est pas de dialoguer avec tout le monde, mais de ne pas contribuer à rendre l’extrême droite plus acceptable sans contrepartie démocratique.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La suite se jouera sur trois fronts. D’abord, la capacité du RN à transformer ses rendez-vous en crédibilité économique réelle. Ensuite, la réaction du patronat traditionnel, qui doit décider s’il accompagne ce mouvement ou s’il garde une distance de sécurité. Enfin, la campagne présidentielle de 2027, où les thèmes de la fiscalité, de l’énergie, de la dette et de l’immigration vont s’entremêler.

Le vrai test sera simple : le RN pourra-t-il rester “business compatible” tout en gardant son agenda identitaire ? C’est là que se jouera la suite du rapprochement. Et c’est là que les patrons, comme les électeurs, verront si ce dialogue discret change vraiment quelque chose à la politique française.

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