Quand les chiffres des candidats brouillent le débat sur la dette, l’Ukraine et la transition énergétique
Dette publique, aide à l’Ukraine, uranium, niches fiscales : plusieurs affirmations de la primaire sociale-démocrate reposent sur des chiffres réels, mais parfois incomplets ou mal définis.

Le débat de la primaire sociale-démocrate a mêlé données exactes et chiffres approximatifs sur la dette, les niches fiscales, l’aide à l’Ukraine et l’uranium. Les principaux écarts viennent souvent du périmètre retenu : dividendes ou rachats d’actions, prêts ou subventions, créations de postes ou effectifs nets.
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Quand un candidat parle de « faillite », de « 70 milliards » ou de « 60 000 postes », que faut-il retenir ? Dans une campagne présidentielle, un chiffre peut éclairer le débat. Il peut aussi le brouiller lorsqu’il mélange plusieurs notions.
Le troisième débat de la primaire sociale-démocrate a illustré cette difficulté. Les candidats ont abordé la dette, la fiscalité, l’aide à l’Ukraine, l’énergie et le bilan du quinquennat de François Hollande. Plusieurs affirmations reposent sur une réalité. Mais certaines formules sont trop catégoriques ou utilisent des périmètres différents.
Une situation budgétaire très dégradée, mais pas une faillite de l’État
Ségolène Royal a affirmé que la France était « au bord de la faillite ». La formule frappe les esprits. Elle ne correspond toutefois pas à la situation financière décrite par les statistiques publiques.
La France connaît bien une forte dégradation de ses comptes. Selon les derniers comptes publics de l’Insee, le déficit public a atteint 5,1 % du produit intérieur brut en 2025. La dette publique s’établissait alors à 115,7 % du PIB, soit 3 460,5 milliards d’euros.
Ces chiffres signalent un problème durable. Ils augmentent la charge des intérêts et réduisent les marges de manœuvre des futurs gouvernements. En revanche, ils ne signifient pas que l’État ne peut plus payer ses créanciers.
Le terme « faillite » renvoie à une cessation de paiement. Or la France continue d’emprunter sur les marchés financiers. Elle dispose aussi d’une base fiscale importante et d’une économie diversifiée. Le débat porte donc davantage sur la trajectoire de la dette et le coût de son financement que sur une banqueroute imminente.
Actionnaires, niches fiscales et cotisations : des chiffres qui changent selon le périmètre
Raphaël Glucksmann a évoqué 35 milliards d’euros versés aux actionnaires par TotalEnergies en 2021 et 2022. La critique renvoie à un phénomène réel : la hausse des profits énergétiques pendant la crise provoquée par l’invasion russe de l’Ukraine.
Mais le chiffre doit être précisé. Pour l’exercice 2021, TotalEnergies a distribué environ 6,9 milliards d’euros de dividendes. Pour 2022, le montant des dividendes s’est élevé à environ 9,4 milliards. L’entreprise a également procédé à des rachats d’actions, notamment pour profiter de la forte hausse des prix des hydrocarbures. Elle a annoncé 7 milliards de dollars de rachats d’actions pour 2022.
Le montant de 35 milliards ne correspond donc pas clairement aux seuls dividendes et rachats d’actions de TotalEnergies sur ces deux exercices. Il peut résulter d’un périmètre plus large ou d’une période différente. En revanche, l’idée d’une redistribution élevée aux actionnaires est documentée. Elle bénéficie d’abord aux détenteurs de capital, tandis que les consommateurs ont subi la hausse des prix de l’énergie.
Emmanuel Maurel a, lui, cité 465 niches fiscales. Le chiffre est plausible selon l’année et la méthode de comptage. Une niche fiscale est une dérogation qui réduit l’impôt pour certains contribuables ou certaines activités. Le nombre varie selon les dispositifs retenus et les changements de présentation budgétaire.
La ministre chargée des comptes publics évoquait encore 474 niches fiscales en 2025. Le sujet ne se limite donc pas au nombre. Il porte aussi sur leur coût, leur efficacité et leurs bénéficiaires. Certaines aides soutiennent l’emploi ou les services à la personne. D’autres profitent à des secteurs ou à des contribuables très ciblés.
Sur les exonérations de cotisations sociales, l’ordre de grandeur avancé est également proche de la réalité, mais il mérite une distinction. La Cour des comptes estime à plus de 77 milliards d’euros le coût des allègements généraux en 2023. Ce montant ne recouvre pas nécessairement toutes les exonérations sociales. Les chiffres de 80 à 90 milliards mélangent donc parfois plusieurs catégories.
Le débat oppose ici deux intérêts. Les entreprises mettent en avant la baisse du coût du travail, surtout pour les bas salaires. Les syndicats et les magistrats financiers soulignent le coût pour la Sécurité sociale et le manque d’évaluation de certains dispositifs.
Ukraine : l’Europe prend davantage le relais, mais les États-Unis ne sont pas absents
Olivier Faure a affirmé que les États-Unis ne finançaient plus l’effort ukrainien. Cette affirmation est trop absolue.
Le rôle européen s’est fortement accru. Le Conseil de l’Union européenne a finalisé en avril 2026 un prêt de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine sur les années 2026 et 2027. Ce mécanisme prévoit 30 milliards d’euros pour le soutien budgétaire et 60 milliards pour les capacités de défense.
Cette décision montre que l’Europe veut garantir une aide plus prévisible. Elle répond aussi à une contrainte concrète : l’Ukraine doit financer ses services publics, son armée et la réparation de ses infrastructures pendant une guerre qui dure.
Pour autant, dire que les États-Unis ont cessé de financer l’Ukraine est inexact. Leur soutien militaire antérieur reste considérable. Même si la contribution européenne est devenue supérieure dans plusieurs décomptes, Washington conserve des capacités industrielles, technologiques et militaires importantes.
La question n’est donc pas de savoir si un seul camp finance désormais l’Ukraine. Elle porte sur la répartition de l’effort, sa durée et la capacité des Européens à produire rapidement des armes et des munitions.
Uranium et énergies fossiles : deux raccourcis énergétiques
Olivier Faure a présenté le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Niger comme les principaux producteurs d’uranium. Les données disponibles ne confirment pas cette hiérarchie.
En 2024, le Kazakhstan a produit 23 270 tonnes d’uranium. Le Canada arrivait ensuite avec 14 309 tonnes, devant la Namibie et l’Australie. L’Ouzbékistan atteignait environ 4 000 tonnes. Le Niger ne représentait plus que 962 tonnes. Le tableau de production mondiale de l’uranium place donc clairement le Canada parmi les grands producteurs.
Cette différence compte pour la France. Le pays dépend de marchés mondiaux pour son approvisionnement nucléaire. La diversification des fournisseurs réduit le risque lié à un seul pays, mais elle ne supprime pas les dépendances industrielles et géopolitiques.
Raphaël Glucksmann a également parlé de 70 milliards d’euros de subventions françaises aux énergies fossiles après la crise énergétique. Ce montant n’est pas confirmé par les principales estimations disponibles.
Le résultat dépend de la définition retenue. Les subventions directes sont inférieures aux estimations qui ajoutent les coûts indirects, comme les dommages sanitaires ou climatiques. Les aides liées à la crise énergétique ont cependant représenté plusieurs dizaines de milliards d’euros. Cela ne permet pas d’attribuer automatiquement 70 milliards aux seules énergies fossiles.
Le bilan Hollande : promesses tenues, décompte plus discuté
Jérôme Guedj a rappelé la création de 60 000 postes dans l’éducation et de 12 000 postes dans la sécurité intérieure sous François Hollande. La première référence correspond à une promesse centrale du quinquennat.
Les 60 000 postes regroupaient plusieurs secteurs : l’Éducation nationale, l’enseignement supérieur et l’enseignement agricole. Le détail souvent retenu est de 54 000 postes pour l’Éducation nationale, 5 000 pour le supérieur et 1 000 pour l’agriculture.
Le chiffre de 12 000 postes dans la sécurité intérieure est plus fragile. Selon les périmètres retenus, les créations nettes se rapprochent plutôt de 9 000 postes pour la police, la gendarmerie et certains services associés. La différence vient notamment du fait que les responsables politiques ne comptent pas toujours les mêmes corps ni les mêmes années.
Ces approximations ne rendent pas les enjeux secondaires. Elles influencent la perception d’un bilan. Elles pèsent aussi sur les promesses actuelles, car chaque poste créé implique ensuite des salaires, des équipements et une organisation durable.
Ce qu’il faudra surveiller
Les prochains débats devront surtout préciser les périmètres. Combien coûte exactement une niche fiscale ? Que recouvre une exonération sociale ? Quelle part de l’aide à l’Ukraine relève d’un prêt, d’une subvention ou d’une commande militaire ?
Sur les finances publiques, les prochaines lois budgétaires permettront de mesurer l’effort réellement proposé. Sur l’Ukraine, les décaissements européens et les engagements américains donneront une image plus précise du partage de l’aide. Enfin, dans l’énergie, la production d’uranium et les achats de combustibles resteront des indicateurs essentiels de la dépendance française.



