Travail forcé en France : comment des emplois ordinaires enferment des travailleurs dans la dépendance
Dans les commerces, les exploitations agricoles et les domiciles, des salariés subissent parfois des journées interminables, des rémunérations dérisoires et des menaces. L’enquête révèle aussi pourquoi la protection et le logement sont essentiels pour sortir de l’emprise.

En France, des salariés sont contraints de travailler de longues journées pour une rémunération faible ou inexistante, parfois sous la menace et dans des logements indignes. Les données officielles recensent des victimes dans l’agriculture, le bâtiment et la restauration, mais les personnes encore sous emprise restent difficiles à identifier. Leur sortie dépend aussi de l’accès à un toit, aux
Un prompt optimisé est pré-rempli pour chaque moteur. Les résultats générés par l'IA peuvent différer du contenu original.
Qui prépare le pain, nettoie les logements ou récolte les raisins, et dans quelles conditions ? Derrière ces services ordinaires, certaines personnes travaillent presque sans salaire, sous la menace et sans véritable possibilité de partir.
Ces situations ne relèvent pas seulement du passé ou de pays lointains. En France, elles posent une question politique concrète : comment protéger ceux dont l’employeur contrôle à la fois le travail, le toit et parfois les déplacements ?
Des infractions distinctes, une même dépossession
Le mot « esclavage » frappe. Mais le droit distingue plusieurs infractions. Le travail forcé consiste à imposer, par la violence ou la menace, un travail gratuit ou payé de façon manifestement disproportionnée. Le Code pénal prévoit sept ans d’emprisonnement et 200 000 euros d’amende.
La servitude désigne ce travail forcé lorsqu’il devient habituel et vise une personne dont l’auteur connaît la vulnérabilité ou la dépendance. Elle expose à dix ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende. Ces définitions pénales du travail forcé et de la servitude évitent de confondre toute précarité avec l’esclavage.
Pour comprendre ces mécanismes, la sociologue Alizée Delpierre a étudié plus de 900 dossiers du Comité contre l’esclavage moderne. Elle a aussi rencontré des victimes, des employeurs et des professionnels de la lutte contre la traite. Son livre, Comme des esclaves. Vivre la surexploitation et s’en libérer, paraît en 2026.
Dans les situations qu’elle étudie, la durée moyenne de travail atteint dix-sept heures par jour. Ce chiffre décrit son enquête, pas l’ensemble des travailleurs exploités en France. Ses matériaux concernent principalement des personnes qui ont quitté l’emprise. Ils ne permettent donc pas de compter celles qui restent enfermées dans ces rapports.
Quand perdre son emploi signifie aussi perdre son toit
Un des cas documentés concerne un homme qui prépare du pain et des viennoiseries dix-huit heures par jour. Il dort près du four et reçoit une rémunération presque inexistante. Le commerce accueille des clients ; pourtant, cette visibilité ne révèle pas nécessairement ce qui se déroule derrière le comptoir.
Ailleurs, une employée d’un salon d’esthétique dépend de sa cousine pour se nourrir. Sans salaire, elle perd 25 kilos en quelques mois. Après un malaise, personne n’appelle les secours. L’employeuse préserve ainsi le secret au détriment de la santé de sa salariée.
La dépendance commence souvent par une promesse : un emploi, un hébergement, une scolarisation pour un enfant. Ensuite, le salaire attendu n’arrive pas. Mais l’employeur assure qu’il viendra. L’espoir retarde la rupture, tandis que la peur de la rue ou d’une expulsion rend le départ risqué.
La quasi-totalité des personnes étudiées sont étrangères, et la majorité se trouvent en situation irrégulière. Cette caractéristique de l’enquête ne signifie pas que toutes les victimes en France correspondent à ce profil. Elle montre toutefois comment l’insécurité administrative peut renforcer le pouvoir d’un employeur.
Les contraintes varient selon les lieux. Une domestique travaille dans l’isolement d’un domicile. Un saisonnier dépend parfois d’un intermédiaire pour rejoindre les champs et retrouver son logement. Un enfant confié à des proches affronte, lui, l’autorité familiale. Une porte ouverte ne suffit pas lorsque partir signifie perdre toute protection.
Une économie du travail presque gratuit
Qui bénéficie de cette emprise ? D’abord, ceux qui obtiennent un travail presque gratuit. Delpierre observe des employeurs aisés, mais aussi de petits entrepreneurs qui dominent des personnes plus vulnérables. Une origine commune ou un passé migratoire partagé n’empêchent pas ce rapport de pouvoir.
La sous-traitance complique ensuite l’attribution des responsabilités. Dans certaines affaires agricoles étudiées, un intermédiaire organise le recrutement, le logement et les déplacements. Le donneur d’ordre profite du travail sans gérer directement les travailleurs. Pour la chercheuse, suivre l’argent permet de dépasser la seule violence individuelle.
Cette analyse ne signifie pas que tout donneur d’ordre commet une infraction. La justice doit établir les responsabilités propres à chacun. Elle invite néanmoins à examiner toute la chaîne économique, plutôt que seulement l’acteur au contact quotidien des victimes.
Les données publiques confirment que le problème dépasse les domiciles privés. En 2024, l’inspection du travail a identifié 459 victimes dans 65 dossiers, notamment dans l’agriculture, le bâtiment et l’hôtellerie-restauration. Par ailleurs, l’exploitation par le travail concerne 36 % des victimes de traite ou d’exploitation enregistrées par la police et la gendarmerie. Ces catégories peuvent se chevaucher.
Ces statistiques officielles sur la traite et l’exploitation en France comptent les situations repérées, non toute la réalité cachée. Elles n’autorisent pas non plus à additionner automatiquement les victimes identifiées par différents services.
Des progrès publics, mais une protection encore incomplète
Delpierre critique les obstacles judiciaires et administratifs qui fragilisent les sorties. Sa perspective privilégie les besoins des victimes : logement, reconnaissance des violences et stabilité du séjour. Sans ces appuis, fuir peut seulement déplacer la dépendance vers un autre employeur.
Le bilan institutionnel apporte une nuance. Dans son évaluation publiée le 25 juin 2026, le GRETA, groupe d’experts du Conseil de l’Europe contre la traite, salue plusieurs progrès français. Il relève notamment la suppression de la condition de séjour régulier pour accéder à l’aide juridictionnelle, qui finance l’assistance d’un avocat.
Mais cette instance indépendante demande aussi de réduire la dépendance des travailleurs migrants envers leur employeur. Elle préconise davantage de contrôles des conditions de travail et d’hébergement des saisonniers. Son évaluation de la lutte française contre la traite réclame enfin un mécanisme national d’identification et d’orientation des victimes.
Le 18 octobre, Journée européenne de lutte contre la traite, constitue un prochain rendez-vous pour examiner les réponses publiques. L’enjeu sera concret : quels moyens pour repérer les victimes, les héberger et leur garantir l’accès aux droits ? Le plan national 2024-2027 fournit le cadre de cette action ; les recommandations européennes en précisent les lacunes.



