Vandalisme : des invasions barbares aux pillages de Paris, une histoire de destruction
Les scènes de pillage et de saccage qui ont marqué le week-end en France ont remis au premier plan un mot chargé de quinze siècles d'histoire. Des Vandales qui mirent Rome à sac en 455 à l'abbé Grégoire qui dénonça les destructions révolutionnaires en 1794, le vandalisme raconte notre rapport ambigu à la violence, à la propriété et à la civilisation.

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Au lendemain des manifestations du samedi 17 octobre, Paris offrait par endroits un spectacle de désolation. Vitrines éventrées, commerces pillés, véhicules incendiés, mobilier urbain détruit : de la place de la République aux quartiers de la Madeleine et du Faubourg Saint-Honoré, les violences avaient laissé derrière elles des rues jonchées de débris. Le lendemain encore, de nouveaux pillages étaient signalés dans la capitale. À Lyon, Marseille ou Strasbourg, d’autres scènes de dégradation avaient accompagné les mobilisations. Au-delà des interrogations sur le maintien de l’ordre, ces événements réveillent une question ancienne : d’où vient cette propension à détruire, parfois méthodiquement, ce que d’autres ont construit ? Et pourquoi le mot « vandalisme » s’est-il imposé pour désigner ces comportements ? Pour le comprendre, il faut remonter quinze siècles en arrière, à l’époque où l’Empire romain affrontait ceux qu’il appelait les barbares.
Quand les Vandales traversaient l’Europe
Au début du Ve siècle, l’Empire romain d’Occident est profondément affaibli. Ses frontières cèdent sous la pression de peuples germaniques engagés dans de vastes migrations. Parmi eux, les Goths, les Francs, les Burgondes et les Vandales. Ces derniers vont laisser dans l’histoire une empreinte singulière.
En 406, les Vandales franchissent le Rhin et pénètrent en Gaule. En 409, ils gagnent la péninsule Ibérique, où une partie d’entre eux s’établit dans la province romaine de Bétique, correspondant approximativement à une partie de l’Andalousie actuelle.
Une hypothèse étymologique ancienne, aujourd’hui discutée, fait d’ailleurs dériver le nom arabe Al-Andalus, à l’origine du mot Andalousie, d’une désignation liée aux Vandales. L’explication est séduisante, mais les linguistes ne s’accordent pas sur cette filiation.
L’aventure vandale se poursuit ensuite vers l’Afrique du Nord. En 429, sous la conduite de leur roi Genséric, les Vandales traversent le détroit de Gibraltar. Dix ans plus tard, ils s’emparent de Carthage, l’une des grandes métropoles de la Méditerranée romaine, et y établissent un royaume qui dominera une partie de l’Afrique du Nord pendant près d’un siècle.
Mais c’est en 455 que leur nom entre définitivement dans la mémoire européenne. Les troupes de Genséric s’emparent de Rome et mettent la Ville éternelle à sac pendant deux semaines.
Les richesses sont emportées, les palais dépouillés, les trésors impériaux saisis. L’événement frappe les contemporains et nourrit, au fil des siècles, l’image d’un peuple voué à la destruction.
Pourtant, les historiens ont depuis largement nuancé cette représentation. Les Vandales ne furent pas de simples hordes de pillards. Ils disposaient d’institutions, d’une administration, d’une flotte puissante et d’une organisation politique durable. Leur sac de Rome fut davantage une entreprise de prédation qu’une volonté d’anéantissement systématique.
L’histoire retiendra néanmoins leur nom comme le symbole même de la destruction aveugle.
Mais qui étaient réellement les barbares ?
Le rapprochement entre vandalisme et barbarie mérite un détour.
Le mot « barbare » vient du grec barbaros. À l’origine, il désigne simplement celui qui ne parle pas grec, dont la langue paraît incompréhensible. Peu à peu, le terme prend une dimension culturelle et morale : le barbare devient celui qui vit en dehors des usages considérés comme civilisés.
Les Romains reprendront cette distinction pour désigner les peuples situés au-delà des frontières de l’Empire.
Mais cette opposition entre civilisation et barbarie était largement construite par ceux qui détenaient le pouvoir de nommer.
Rome elle-même, qui dénonçait la brutalité des peuples étrangers, avait bâti son empire au prix de guerres, de massacres et de destructions considérables. Les conquêtes de César en Gaule, les proscriptions politiques ou encore la destruction de Carthage en 146 avant notre ère rappellent que la violence n’était nullement l’apanage des peuples dits barbares.
La distinction n’en demeure pas moins fondamentale dans l’imaginaire occidental. Avec le temps, la barbarie cesse de désigner une origine géographique ou ethnique pour qualifier un comportement : la brutalité, le mépris des règles, l’atteinte aux œuvres et aux biens qui constituent le patrimoine d’une société.
C’est dans ce sens que le terme traverse les siècles et finit par rejoindre l’histoire de France.
1794 : l’abbé Grégoire invente le vandalisme
Curieusement, le mot « vandalisme » n’apparaît dans son acception moderne qu’à la fin du XVIIIe siècle, en pleine Révolution française.
Son principal artisan est un personnage inattendu : l’abbé Grégoire, ecclésiastique, député révolutionnaire, républicain convaincu et défenseur de l’abolition de l’esclavage.
En 1794, l’abbé s’indigne des destructions commises depuis la chute de la monarchie. Partout en France, les symboles de l’Ancien Régime ont été pris pour cible. Des statues sont abattues, des églises profanées, des œuvres mutilées. À Saint-Denis, la nécropole royale est saccagée et les sépultures des souverains profanées.
La destruction possède alors une justification politique : il s’agit d’effacer les traces matérielles d’un ordre considéré comme oppressif. Mais l’abbé Grégoire refuse cette logique. Révolutionnaire lui-même, il estime que les œuvres d’art, les monuments et les témoignages du passé n’appartiennent pas à un régime, mais à la nation tout entière. Le 31 août 1794, il présente devant la Convention son célèbre Rapport sur les destructions opérées par le vandalisme et sur les moyens de le réprimer.
Il popularise ainsi un terme directement inspiré des Vandales de l’Antiquité. Il écrira plus tard dans ses Mémoires : « Je créai le mot pour tuer la chose. » L’expression est passée à la postérité. Mais c’est surtout le raisonnement qui mérite d’être retenuGrégoire considère que les biens nationaux, même lorsqu’ils ne relèvent d’aucune propriété privée, doivent être protégés parce qu’ils appartiennent à tous. Il contribue ainsi à faire émerger une conscience patrimoniale moderne. Le vandalisme n’est plus seulement le souvenir des pillages de Rome. Il devient une faute contre la collectivité, une atteinte à ce qui devrait survivre aux affrontements politiques.
De la destruction révolutionnaire au pillage opportuniste
Depuis lors, le vandalisme accompagne régulièrement les périodes de troubles politiques et sociaux. Les révolutions du XIXe siècle, la Commune de Paris en 1871, les émeutes urbaines du XXe siècle, puis les violences de 2005, certains épisodes des Gilets jaunes ou les émeutes de 2023 ont montré combien la destruction pouvait prendre des formes et des significations différentes.
Il existe un vandalisme idéologique, qui s’attaque aux symboles d’un pouvoir ou d’un ordre social. Un vandalisme de colère, qui traduit une rupture avec les institutions. Et un vandalisme de prédation, qui exploite le désordre pour s’approprier les biens d’autrui.
Les événements du dernier week-end illustrent cette dernière distinction avec une particulière netteté.
Si les manifestations du 17 octobre ont rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes autour de revendications sociales, elles ont également été accompagnées d’actions violentes menées par des groupes distincts. Selon la préfecture de police, une phase des troubles parisiens a été marquée par l’arrivée d’individus recherchant spécifiquement des occasions de vol et de pillage.
Une civilisation peut-elle engendrer ses propres barbares ?
La comparaison historique conduit à une forme de paradoxe. Les Vandales du Ve siècle étaient considérés comme des barbares parce qu’ils venaient de l’extérieur du monde romain. Les auteurs du vandalisme contemporain, eux, appartiennent à la société dont ils détruisent les biens.
Ils s’en prennent parfois à des équipements publics qu’ils utilisent eux-mêmes, à des commerces qui font vivre leurs quartiers, à des infrastructures financées par la collectivité.
Cette contradiction interroge le rapport au bien commun. Car détruire une école, incendier un autobus ou piller un commerce n’affecte pas seulement son propriétaire ou son gestionnaire. C’est aussi la communauté qui supportera le coût de la reconstruction, de l’interruption d’activité ou de la disparition du service.
Les explications sociales ne doivent évidemment pas être écartées. La frustration, les inégalités, le sentiment d’exclusion ou la défiance envers les institutions peuvent contribuer à comprendre certains passages à l’acte. Mais comprendre n’est pas justifier. Et la pauvreté ne saurait constituer une explication générale de la destruction, tant l’immense majorité des personnes confrontées aux difficultés économiques demeure étrangère à ces comportements.
Une autre question apparaît alors, celle de l’autorité. Non pas seulement l’autorité policière, mais l’existence de règles communes suffisamment reconnues pour être respectées même en l’absence de contrainte immédiate.
Les images de ce week-end, largement diffusées sur les réseaux sociaux, montrent également combien la destruction peut devenir un spectacle. Le geste est filmé, partagé, parfois valorisé. À la prédation matérielle peut ainsi s’ajouter une recherche de reconnaissance.
Ce phénomène ne suffit pas à expliquer les violences, mais il en transforme indéniablement la visibilité et les possibilités d’imitation.
La leçon oubliée de l’abbé Grégoire
Plus de deux siècles après la Révolution française, l’intuition de l’abbé Grégoire conserve une étonnante actualité.
Il avait compris que la destruction pouvait se parer des justifications les plus nobles. Au nom de la liberté, de l’égalité ou du renversement d’un ordre ancien, on pouvait finir par s’attaquer à ce qui appartenait à tous.
Son combat consistait précisément à distinguer la légitimité d’une contestation de l’illégitimité de certaines de ses méthodes. La question se pose aujourd’hui avec une acuité particulière. Le droit de manifester est une liberté fondamentale. La contestation, même radicale, appartient au fonctionnement normal d’une démocratie. Mais elle ne confère aucun droit à détruire, incendier ou piller.
Quant à l’État, sa responsabilité est double : garantir l’exercice des libertés publiques et assurer la protection effective des personnes et des biens.
Les scènes de ce week-end ont révélé les difficultés de cette double mission. Elles ont aussi ravivé le débat sur la capacité des pouvoirs publics à anticiper et à contenir les violences collectives.
Reste cette interrogation historique, presque philosophique : qu’est-ce qui distingue véritablement une civilisation de la barbarie ?



