« Durcissez votre sexe… Pardonnez ce lapsus. Durcissez votre texte. » Cette phrase, prononcée dans l’hémicycle du Palais-Bourbon le 24 octobre 1975, a laissé une empreinte durable parmi les répliques mémorables de l’Assemblée nationale. L’adresse, signée du député Robert-André Vivien (Union des démocrates pour la République), visait un collègue du même groupe, Jacques Marette. L’ambiguïté de l’énoncé — lapsus ou plaisanterie ? — illustre autant la fragilité du langage que le caractère parfois théâtral des débats parlementaires. Le contexte précis de l’intervention éclaire mieux la portée de cet incident verbal : elle portait sur un amendement au projet de loi de finances pour 1976 relatif à la taxation des films pornographiques.
Un lapsus retentissant à l’Assemblée
La phrase est restée célèbre parce qu’elle conjugue le registre sérieux d’une séance budgétaire et l’incongruité d’un mot mal choisi. Robert-André Vivien, décrit comme un « grognard du gaullisme », ancien résistant et familier de la buvette de l’Assemblée, n’apparaît pas comme un parlementaire enclin à la provocation gratuite. Le fait qu’il soit « copain comme cochon » avec certains députés communistes, selon le récit, contribue à rendre l’intention difficile à trancher : a‑t‑il voulu amuser la galerie ou s’agit‑il d’un simple glissement de langue ? Le doute demeure, mais l’épisode montre comment un lapsus peut parasiter un débat et concentrer l’attention sur la forme plutôt que sur le fond.
Le destinataire de la remarque, Jacques Marette, était lui aussi membre de l’UDR. L’échange a eu lieu en pleine discussion budgétaire, un moment où la précision du vocabulaire est habituellement recherchée. Ici, la cohabitation du registre technique — un amendement fiscal — et du registre familier a produit un effet comique involontaire qui a marqué les esprits.
Le fond : surtaxer la production et l’exploitation de films pornographiques
Le « texte » mentionné par Vivien n’était pas anodin. Il s’agissait d’un amendement au projet de loi de finances pour 1976 visant à surtaxer la production et l’exploitation de films pornographiques, c’est‑à‑dire à utiliser l’outil fiscal pour pénaliser économiquement une activité jugée indésirable par certains parlementaires. L’objet de la mesure, tel que rapporté, était d’introduire une contrainte financière sur la chaîne de production et de diffusion des films pour adultes afin d’en limiter la présence et l’offre.
Présenté dans le cadre d’une loi de finances, cet amendement illustre une approche courante : employer la fiscalité comme levier de régulation morale ou culturelle. La proposition ne portait pas sur une interdiction directe mais sur une pression économique destinée à restreindre la commercialisation et la diffusion de ces films.
Un débat nourri par l’opinion et la presse
La période connaissant, selon certains journaux, une accélération de la circulation des films pour adultes, la question ne se limitait pas à un débat technique sur l’impôt. L’hebdomadaire La Vie catholique parlait alors d’une « marée noire pornographique », expression qui traduit l’inquiétude d’une partie de l’opinion publique et de la presse. Le terme choisit d’évoquer une invasion culturelle, et signale que la diffusion de ces films était perçue comme un trouble moral nécessitant une réaction politique.
Plus concrètement, le débat soulevait un problème d’exposition : des films pour adultes étaient projetés dans les mêmes salles que des comédies populaires ou des œuvres d’animation destinées aux enfants. Cette proximité des programmes alimentait le sentiment d’urgence parmi certains responsables et citoyens, qui réclamaient des mesures pour protéger le public et différencier les offres culturelles.
La scène parlementaire, entre sérieux et spectacle
L’épisode de Vivien rappelle que l’Assemblée nationale reste un lieu où se mêlent argumentation juridique, enjeux politiques et mise en scène individuelle. Le langage y tient une place centrale : un mot malheureux peut faire oublier la substance d’un texte, détourner l’attention et provoquer des réactions vivaces dans la presse et l’opinion.
Il met aussi en lumière la porosité entre les registres politique et social de l’époque. Une proposition technique — une surtaxe — se trouve rapidement requalifiée en débat moral et culturel, mobilisant des acteurs variés, des élus aux organes de presse. Le souvenir de cette réplique montre combien les formes du discours parlementaire peuvent amplifier ou déformer une mesure qui, à l’origine, relève d’un arbitrage budgétaire et réglementaire.
Au‑delà du sourire que suscite le lapsus, cet épisode incite à considérer la manière dont les questions de mœurs se traduisent en politiques publiques. Il rappelle que la langue, parfois plus que le texte, structure la réception d’une proposition et influe sur son devenir politique.





