Chaque 4 février, la Journée mondiale contre le cancer déroule un rituel désormais bien rodé : célébrer les progrès thérapeutiques et rappeler la nécessité de poursuivre la recherche. Les discours officiels insistent sur les avancées : « Il faut aller plus loin. » Ils soulignent aussi un bilan généralement présenté comme incontestable : six cancers sur dix se soignent aujourd’hui, un résultat présenté comme « douze fois plus qu’il y a cent ans ».
Progrès thérapeutiques et rhétorique attendue
La mise en avant des traitements et des progrès de la médecine reste légitime. Les succès en oncologie — nouveaux médicaments, thérapies ciblées, imagerie améliorée et prises en charge multidisciplinaires — ont transformé le pronostic de plusieurs tumeurs. C’est sur ces acquis que s’appuie la communication institutionnelle du 4 février, qui valorise le curatif et la recherche pour les cancers aujourd’hui traitables.
Cependant, cette focalisation sur le soin tend à uniformiser le discours et à masquer d’autres réalités. En rendant presque exclusive la célébration des progrès thérapeutiques, la commémoration évite souvent d’aborder la part des cancers qui pourraient être évités par des politiques publiques et des changements sociaux.
Près de 40 % des cancers évitables : un constat documenté
Le ratio mérite d’être rappelé clairement. Selon l’Institut national du cancer, en 2023 environ 430 000 nouveaux cancers ont été diagnostiqués en France. Parmi eux, près de 170 000 cas — soit environ 40 % — sont considérés comme évitables, en lien avec des facteurs de risque modifiables. Cette estimation place la prévention au cœur de la stratégie de santé publique si l’objectif est réellement de réduire l’incidence globale.
Dire qu’un cancer est « évit able » renvoie à des déterminants connus : tabac, alcool, alimentation, sédentarité, expositions professionnelles ou environnementales, dépistage inégal, et autres facteurs modulables par des politiques publiques. Mais la responsabilité ne se limite pas aux comportements individuels. Les choix personnels s’exercent dans des contextes définis par des normes, des contraintes économiques et un cadre réglementaire.
De ce point de vue, la prévention renvoie à une responsabilité collective : l’État, les collectivités, les employeurs et les acteurs économiques influent sur les environnements où s’exercent les comportements à risque. L’écart d’espérance de vie entre personnes précaires et personnes aisées illustre l’effet des déterminants sociaux sur la santé.
Prévention négligée et priorités politiques
Sur le plan politique, la prévention apparaît souvent reléguée derrière le soin. Investir dans le curatif produit des résultats visibles à court terme et valorise la recherche ; investir dans la prévention exige des choix structurels, des réglementations et des politiques de long terme moins immédiatement spectaculaires.
Cette préférence peut expliquer que, le 4 février, la parole publique privilégie des bilans de progrès plutôt que des bilans d’inaction. Évoquer la prévention et ses insuffisances reviendrait à confronter l’État à son inertie ou à sa vision court-termiste. Or, réduire l’argumentaire public au seul progrès thérapeutique donne une image incomplète de l’effort national contre le cancer.
Par ailleurs, les injonctions individuelles — « arrêtez de fumer », « faites du sport », « mangez mieux » — peuvent produire de la culpabilisation sans modifier les déterminants structurels. Elles risquent aussi d’accentuer les inégalités si elles ne sont pas accompagnées de mesures sociales, économiques et réglementaires facilitant des choix sains pour tous.
La prévention implique des actions concrètes : régulation des expositions, politiques anti-tabac, accès facilité au dépistage, urbanisme favorable à l’activité physique, campagnes adaptées aux populations les plus vulnérables. Ces orientations nécessitent des arbitrages budgétaires et des engagements politiques soutenus sur le long terme.
En somme, la Journée mondiale contre le cancer rappelle chaque année des progrès incontestables. Elle met en lumière la capacité de la médecine à transformer certains pronostics. Mais elle pourrait aussi être l’occasion d’un examen public plus frontal sur la part des cancers évitables et sur les politiques nécessaires pour réduire effectivement leur nombre.
Sans renier les avancées thérapeutiques, repenser l’équilibre entre soin et prévention reste une étape essentielle si l’objectif est de diminuer durablement l’incidence du cancer en France.





