À quelques semaines des élections municipales, la revue trimestrielle Mouvements, publiée aux éditions La Découverte, consacre son nouveau numéro à une interrogation centrale : comment les institutions républicaines peuvent-elles accueillir et intégrer les contre-pouvoirs citoyens ? Intitulé « Démocratie d’interpellation : les contre-pouvoirs au service de la République », ce dossier explore des thèmes variés, parmi lesquels les formes d’interpellation citoyenne, les libertés associatives et le droit de pétition.
Des mobilisations qui questionnent l’État
Les mobilisations citoyennes s’inscrivent souvent en opposition aux politiques considérées comme injustes et proposent parfois des réponses innovantes. Le numéro interroge toutefois une tension durable : l’État peut-il, et doit-il, soutenir des interpellations venues de la société civile lorsqu’elles critiquent sa conduite ou ses choix ?
Sur ce point, l’historien Pierre Rosanvallon, interrogé dans un entretien, invite à la prudence face aux solutions uniformes. Il affirme qu’« il ne faut pas, à la française, penser qu’il y a une seule solution ». Il rappelle en outre que la démocratie ne se résume pas à « organiser la délégation par le vote », mais implique aussi de « rendre compte du vécu sensible des gens ». Ces formules insistent sur la nécessité d’un rapport plus direct entre institutions et expériences citoyennes.
Mécaniques de transfert et intercommunalités
Les contributeurs de la revue plaident pour que les institutions tiennent davantage compte des interpellations citoyennes. Lors d’une table ronde, le politiste Guillaume Gourgues nuance l’idée selon laquelle il faudrait d’abord « de meilleur.es élu.es ». Il avance plutôt la création de « vraies mécaniques de transfert de pouvoir » pour rendre la démocratie plus effective.
Gourgues s’attarde en particulier sur le rôle des intercommunalités. Selon lui, ces instances détiennent aujourd’hui « une énorme part du pouvoir local » mais fonctionnent comme « un huis clos regroupant quelques élu.es triées sur le volet, qui s’autosélectionnent et se cooptent ». Il plaide pour transformer ces espaces afin d’en faire « un espace public local plus large », capable de dialoguer avec la société civile et de recevoir ses demandes.
Cette proposition met en lumière un double objectif : améliorer la transparence et élargir la participation au niveau local. L’idée n’est pas seulement de corriger des méthodes de nomination, mais de réinventer des procédures institutionnelles qui permettent un transfert effectif de prérogatives vers des instances plus ouvertes et plus redevables aux demandes sociales.
Réinvestir le partage du pouvoir
Le dossier appelle à réinvestir le partage du pouvoir sur des sujets jugés cruciaux par la société. Selon l’analyse présentée, il conviendrait d’engager ce processus « sur des sujets qui touchent à la justice sociale, à l’environnement, de la fiscalité au logement (…) », des domaines que la revue considère « trop importants pour les laisser à des Assemblées, dont on doute de la représentativité ou de la qualité démocratique ».
Le texte souligne que cette critique ne vise pas simplement les personnes élues, mais le fonctionnement global de la représentation. En ce sens, le thème central est méthodologique : il s’agit de concevoir des outils institutionnels permettant aux réclamations citoyennes d’être entendues, prises en compte et, lorsqu’elles sont légitimes, intégrées aux processus de décision.
Le numéro de Mouvements interroge ainsi la capacité des institutions à évoluer sans renier les principes républicains. Les contributeurs mettent l’accent sur la construction de « mécaniques » — dispositifs, procédures, espaces délibératifs — capables de traduire des interpellations en effets concrets sur les politiques publiques.
Sans proposer de recette unique, le dossier met en avant l’idée que la démocratie contemporaine doit conjuguer délégation et reddition de comptes au sens large. Recevoir l’opinion, reconnaître le vécu et organiser des modalités de transfert de pouvoir sont présentés comme des voies complémentaires pour renouveler la confiance démocratique.





