Maintenant que le gaullisme sert fréquemment de référence consensuelle et que des figures comme Georges Pompidou sont traitées en patrimoine, les nouveaux leaders de la droite et de l’extrême droite explorent des filiations moins évidentes pour se légitimer. Ils puisent dans des répertoires politiques plus anciens — parfois dans des personnalités dont la présence publique s’est réduite et qui ne sont plus là pour nuancer ou contester ces appropriations.
Des références inattendues réapparues
Des noms que l’on entendait peu ces dernières années ressurgissent : Marie‑France Garaud, Alain Peyrefitte, ou encore Alain Madelin. Le retour de ces références se manifeste à la fois dans des entretiens, des podcasts et des déclarations publiques. Sarah Knafo, interrogée par Le Figaro, a ainsi déclaré avoir « beaucoup appris » lors de thés dominicaux avec Marie‑France Garaud, et elle évoque également Margaret Thatcher « qui a redressé le Royaume‑Uni ». Sur le podcast Génération Do It Yourself, animé par Matthieu Stefani, elle recommande l’ouvrage Le Mal français d’Alain Peyrefitte et cite Alain Madelin comme quelqu’un « qui avait plein d’idées pour la France ».
Le même épisode a prolongé la dynamique : le podcasteur a conversé la veille en visio avec Alain Madelin, qui y apparaît, selon le récit, dans une image décontractée — cigare et Ray‑Ban — renforçant l’effet d’intimité et de transmission générationnelle que cherchent à susciter certains responsables.
Nostalgie et stratégies politiques
L’évocation de cadres anciens du RPR ou d’autres figures de la droite traditionnelle joue sur deux registres complémentaires. D’une part, elle rappelle aux électeurs plus âgés des temps politiques qu’ils ont vécus ; d’autre part, elle instille chez les plus jeunes une forme de nostalgie d’une période perçue comme optimiste, malgré l’absence de souvenirs personnels pour ceux‑ci. Cet usage du passé fonctionne comme un marqueur identitaire capable de mobiliser des électorats variés.
Le recours à des figures jugées autrefois clivantes ne semble pas être freiné par leur histoire. Que ces personnalités aient été qualifiées d’autoritaristes ou de conservatrices au fil du temps importe peu : dans un contexte politique international marqué par des ruptures et des excès récents, beaucoup de leaders anciens acquièrent une « patine » rassurante. L’ampleur du présent, souvent perçue comme brutale, tend à rendre le passé plus fréquentable aux yeux de certains commentateurs et électeurs.
Entre héritage et communication politique
La mise en avant d’influences anciennes est aussi un outil de communication. S’inventer des filiations — réelles, symboliques ou sélectives — aide à structurer une narration personnelle et à donner l’apparence d’une continuité politique. Nicolas Sarkozy, par exemple, rappelle dans Journal d’un prisonnier ses liens avec la famille Chirac, évoquant une proximité « de la même famille de cœur et d’énergie ». Ces affirmations rappellent que les appartenances affectives ou symboliques font partie intégrante de la construction de l’image publique.
Pour autant, ces filiations sont parfois fragiles si l’on remet en perspective les trajectoires individuelles. Les alliances et les ruptures politiques des années précédentes — notamment les soutiens lors de campagnes présidentielles comme celle de 1995 — montrent que la mémoire politique est souvent sélective. La mise en récit du passé n’efface pas les choix antérieurs, mais elle tente d’en réduire la portée critique.
Un contexte politique remodelé
Le déplacement des références vers des figures « vintage » traduit un déplacement plus large : quand le présent paraît instable ou polarisé, le recours au passé fournit un vocabulaire rassurant et identifiable. Cette tendance n’est pas propre à la droite française ; elle s’inscrit dans une dynamique internationale où la polarisation et les excès médiatiques reconfigurent les seuils d’acceptabilité politique.
Reste que la réhabilitation symbolique des anciens responsables dépend largement du lectorat visé et du cadre discursif choisi. Utiliser la nostalgie comme levier électoral peut séduire, mais cela suppose aussi d’occulter des éléments du passé qui demeurent contestés. La transformation des figures politiques en références patrimoniales ou muséales modifie la manière dont l’histoire politique est mobilisée dans le débat contemporain, tout en posant la question de la fidélité au passé et à ses contradictions.
Au final, la mise en avant de ces filiations anciennes illustre une stratégie double : rassurer en convoquant des modèles connus, et renouveler sa légitimité en se rapprochant de figures perçues comme porteuses d’idées — même lorsque celles‑ci n’exercent plus de contre‑parole publique. Dans un paysage politique en mutation, le passé devient une ressource communicante, à la fois instrumentelle et symbolique.





