La montée en puissance des enjeux arctiques trouve un nouvel épisode avec les récentes prises de position américaines autour du Groenland. Longtemps considéré comme une zone périphérique, ce vaste territoire insulaire, peuplé de 57 000 habitants et couvrant 2,1 millions de kilomètres carrés, concentre désormais des intérêts géopolitiques, stratégiques et économiques majeurs.
Un rapprochement Washington–OTAN évoqué
Le 21 janvier, le président des États-Unis a écarté l’option militaire pour «prendre le contrôle» du Groenland et a également renoncé à instaurer des droits de douane coercitifs contre huit pays européens, selon ses déclarations. Après une rencontre qualifiée de «très productive» avec le secrétaire général de l’OTAN et avec le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, le président américain s’est dit satisfait d’avoir posé «les bases d’un futur accord concernant le Groenland» et, plus largement, la région arctique.
Les contours de cet accord n’ont pas été révélés dans le détail. Le milliardaire-président a laissé entendre qu’il engloberait des mesures relatives au « Dôme d’or » — le projet de bouclier antimissile américain — ainsi que des dispositions sur l’exploitation des ressources minérales présentes en quantité importante sur le sol groenlandais.
Ressources naturelles et contraintes d’exploitation
Sous 80 % de son manteau de glace, le Groenland recèle d’importantes ressources : 24 des 34 matières premières critiques listées par l’Union européenne (dont cuivre, lithium, uranium, zinc) et sept gisements de terres rares, évalués à environ 36 millions de tonnes, sont présents selon le texte. Ces matières sont précieuses pour les batteries, l’éolien et les composants semi‑conducteurs, et représentent un atout concurrentiel majeur pour les États‑unIs.
Selon l’Institut d’études géologiques des États‑Unis (USGS), une part non négligeable des hydrocarbures arctiques non découverts (13 % du pétrole et 30 % du gaz) pourrait se situer dans la région, dont une part substantielle au Groenland. Mais l’exploitation de ces richesses se heurte à des réalités concrètes : infrastructures à bâtir (routes, ports, usines) et contraintes environnementales strictes.
Souveraineté danoise et statuts juridiques
Le Groenland a connu de nombreuses évolutions statutaires au XXe siècle. Ancienne colonie danoise, l’île a obtenu un statut de home rule en 1979, puis l’élargissement de compétences en 2009, portant notamment sur la fiscalité, l’éducation et la justice. Elle a rejoint la Communauté économique européenne (CEE) en 1973 avec le Danemark, puis s’en est retirée après référendum le 1er février 1985.
Le territoire reste toutefois régi par la Constitution et la Cour suprême du Danemark : Copenhague conserve des prérogatives importantes en matière de diplomatie, défense et sécurité. Le Groenland fait aussi partie des treize pays et territoires d’outre‑mer (PTOM) liés constitutionnellement à un État membre de l’Union européenne, sans appartenir pleinement à l’Union européenne. Le Danemark verse aujourd’hui entre 500 et 550 millions d’euros d’aides annuelles au Groenland.
Enjeux militaires et réactions internationales
Au‑delà des ressources, la position stratégique du Groenland est centrale pour la défense. La base américaine de Thulé, opérationnelle depuis 1952 — devenue en 2023 la base spatiale de Pituffik — se situe sur l’axe le plus court des trajectoires de missiles entre la Russie et les États‑Unis. Elle constitue un maillon crucial de la défense antimissile américaine.
Les activités militaires dans la région se sont intensifiées ces dernières années. En 2024, des bombardiers russes et chinois ont mené une patrouille commune à la jonction des continents asiatique et américain, à proximité de l’Alaska. Moscou dispose, par ailleurs, de la présence militaire la plus dense et la plus structurée en Arctique.
Face à ces évolutions, Bruxelles a dénoncé régulièrement un «jeu dangereux». Le patron de l’OTAN a assuré, le 21 janvier, que la souveraineté du Groenland n’avait pas été évoquée lors des discussions avec le président américain. Copenhague, qui veille au maintien de son autorité sur l’île, réaffirme sa prérogative et son attachement à la sécurité collective.
Un équilibre délicat
Les autorités groenlandaises insistent pour que l’avenir de l’île soit décidé par son peuple. Les dirigeants locaux ont déclaré, le 9 janvier, que «l’avenir du Groenland doit être décidé par le peuple groenlandais» et que «aucun autre pays ne peut s’en mêler». Cette revendication de souveraineté s’oppose aux convoitises internationales pour les ressources et les positions stratégiques.
Les dernières annonces américaines, visant à établir un nouveau «cadre» pour le Groenland, ont partiellement apaisé les tensions, tout en maintenant un haut niveau de vigilance côté européen et groenlandais. Entre intérêts stratégiques, contraintes d’exploitation et exigences de souveraineté, le Groenland reste un terrain d’équilibre fragile au cœur des rivalités arctiques.





