Au‑delà de la légitime émotion suscitée par la manifestation du 21 février en hommage à Quentin Deranque, plusieurs observateurs et chercheurs — notamment Marion Jacquet‑Vaillant et Nicolas Lebourg — estiment que cet événement illustre un mouvement de fond : la possibilité d’une convergence des différents courants de l’extrême droite radicale. Selon eux, et comme le résume l’expression reprise par certains, l’extrême droite « jusqu’ici structurée autour de chapelles distinctes, converge dans un national‑syncrétisme ».
Une scène historiquement fragmentée
La droite radicale française s’est longtemps organisée en « chapelles » séparées : groupes, réseaux et cercles partageant des codes, des références intellectuelles et des rituels propres. Ces formations divergeaient sur des points essentiels — modèle d’organisation politique, positionnement géopolitique et stratégie d’action — et n’adhéraient pas à une ligne unique sur la relation à la violence ou à la participation aux élections.
Cette fragmentation n’est pas une nouveauté. Les auteurs rappellent que même sous la période de Vichy, la scène de la droite nationale n’a pas été unifiée : on dénombrait des dizaines de groupes concurrents. Un exemple souvent cité est celui d’Ordre nouveau, qui en 1971 a rassemblé 2 147 adhérents, alors que les services de police estimaient la mouvance à 2 500 personnes. Cette dynamique a conduit, l’année suivante, à la fondation du Front national — démontrant qu’un processus d’unification peut produire des effets politiques significatifs.
Signes récents d’une convergence
Depuis quelques années, des signes concrets montrent que des militants venus d’horizons différents sont prêts à délaisser leurs dissensions pour se mobiliser ensemble. En 2023, la chaîne Telegram FRDeter a mis en lumière des échanges entre membres de tendances diverses, manifestant une volonté de coordination et d’effacement des lignes de fracture.
Sur le terrain, plusieurs rassemblements ont confirmé cette convergence. À Saint‑Brevin‑les‑Pins (Loire‑Atlantique), des manifestations contre l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile ont réuni des militants venus de toute la France et de l’ensemble de la mouvance, accompagnées d’incidents violents. Dans la Drôme, une descente nocturne de militants à Romans‑sur‑Isère, après la mort du jeune Thomas à Crépol, a également montré une capacité de mobilisation transrégionale.
De la même manière, la manifestation annuelle en hommage à Sébastien Deyzieu, organisée depuis 1994 par le Comité du 9 mai (C9M), a pris « depuis deux ans » une ampleur singulière selon les comptes rendus : elle rassemble désormais plus de militants qu’auparavant et illustre la mise en commun d’espaces commémoratifs et symboliques.
Ce que recouvre le « national‑syncrétisme »
Le terme « national‑syncrétisme » renvoie à la fusion apparente de références idéologiques et symboliques issues de courants différents. Plutôt que de dissoudre les particularismes, cette convergence semble consister en une capacité à juxtaposer des éléments variés — nationalisme, culte de la mémoire, usages militants communs — autour d’objectifs partagés et d’actions coordonnées.
Concrètement, cela se traduit par des codes et des rendez‑vous communs, par des solidarités pratiques lors de mobilisations locales, et par une circulation accrue d’outils de communication numériques qui facilitent la mise en réseau. Ces évolutions favorisent une convergence opérationnelle sans pour autant gommer toutes les dissensions idéologiques historiques.
Les auteurs signalent cependant que cette unité naissante reste partielle : les chapelles conservent des identités propres et des lignes de friction subsistent sur la stratégie d’ensemble. Le processus reste « à bas bruit » mais il est observable, notamment par le déplacement de militants vers des lieux de rendez‑vous mutualisés et par la multiplication d’initiatives qui rassemblent des acteurs auparavant séparés.
En définitive, la manifestation du 21 février apparaît moins comme un point d’aboutissement que comme une illustration d’un mouvement plus large : après des décennies de rivalités, certaines formes de radicalité d’extrême droite montrent une capacité renouvelée à se coordonner et à converger autour de références et d’actions communes. Le phénomène, documenté par des chercheurs et visible sur plusieurs terrains d’action, invite à suivre de près l’évolution des alliances et des pratiques militantes.




