Ce 25 février 2026, l’Assemblée nationale accueille un colloque intitulé « Influences : comment encadrer anciennes et nouvelles formes d’influences ? ». À première vue, l’événement s’inscrit dans une séquence politique cohérente : dix ans après la loi Sapin 2 (2016) sur la transparence de la vie économique et trois ans après la loi du 9 juin 2023 sur l’influence commerciale, l’institution parlementaire veut mettre à jour sa grille de lecture. Pourtant, l’affaire Ophenya impose une question moins confortable : lorsque la dénonciation parlementaire produit des effets immédiats (médias, plateformes, revenus), mais que l’instruction judiciaire n’établit rien pendant des mois, où se situe le contradictoire ? Et surtout, qui surveille les surveillants ?
L’enjeu ne consiste pas à trancher sur le fond d’un dossier individuel. Il consiste à constater un déséquilibre institutionnel : la France dispose désormais d’un arsenal très structuré pour encadrer les influenceurs, mais elle peine à penser la régulation des campagnes de dénonciation coordonnées — celles qui peuvent détruire une activité professionnelle avant même qu’une juridiction n’ait ouvert un débat contradictoire.
Un colloque au Palais Bourbon sur les « influences »… mais pas sur la dénonciation
Organisé par Jérémie Iordanoff (député écologiste de l’Isère), vice-président de l’Assemblée nationale notamment chargé des représentants d’intérêts, le colloque du 25 février 2026 (18h–20h30) se présente comme un rendez-vous de méthode : comment encadrer le lobbying et ses avatars contemporains, des rencontres institutionnelles aux stratégies d’influence sur les réseaux sociaux ?
Le programme repose sur deux tables rondes. La première porte sur le lobbying direct, animée par Jordan Allouche (Ecolobby), avec notamment Jean Maïa (président de la HATVP), Lola Avril (CNRS, lobbying), Laurent Mazille (APAP), et Elsa Foucraut (ex-Transparency, autrice de travaux critiques). La seconde se concentre sur l’influence plus diffuse, en particulier via les réseaux sociaux, animée par Amélie Deloche (Paye ton influence), avec Arthur Delaporte (député du Calvados, co-auteur de la loi 2023), Camille Dorioz (foodwatch), Klara Durand (POLITICO Tech) et Bénédicte de Kersauson (UMICC).
Sur le papier, la cohérence intellectuelle est forte : transparence, protection des publics, responsabilité des plateformes et clarification des intérêts en présence. Mais un angle mort ressort : l’événement est structuré pour répondre à la question « comment encadrer l’influence ? », beaucoup moins à « comment encadrer la dénonciation ? » — lorsqu’elle se transforme en mécanique de sanction.
Ce point n’est pas marginal. Dans l’écosystème numérique, l’effet d’annonce et l’effet de meute fonctionnent en heures ou en jours. L’instruction judiciaire, elle, se compte en mois, parfois en années. L’asymétrie temporelle produit alors un pouvoir de fait : celui de déstabiliser une personne, une entreprise ou une activité avant que le droit n’ait pu parler.
L’affaire Ophenya : une chronologie qui met en évidence la temporalité du soupçon
Pour comprendre pourquoi l’affaire Ophenya agit comme révélateur, il faut repartir d’une chronologie factuelle, sans extrapolation. Ophélie Vincent, connue sous le pseudonyme Ophenya, est une créatrice de contenus originaire de Lyon, issue d’une génération pour laquelle les réseaux sociaux constituent aussi un marché du travail. Entre 2020 et 2024, son audience cumulée atteint des niveaux exceptionnels : environ 4,8 millions d’abonnés sur TikTok, environ 785 000 sur Instagram, et plusieurs centaines de milliers sur YouTube.
Son positionnement public est centré sur la santé mentale, la lutte contre le harcèlement, l’humour et l’acceptation de soi, avec une audience très jeune. Elle revendique une communauté rassemblée autour de valeurs d’« Amour, Entraide, Bienveillance ». Le paradoxe institutionnel tient au fait qu’un signe gestuel anti-harcèlement, associé à son univers, a été présenté dans divers contextes publics, jusque dans des enceintes internationales (ONU/Genève, selon les éléments relayés en 2025). Cette dimension rend le cas médiatiquement inflammable : l’image publique “anti-harcèlement” rend toute accusation d’emprise ou de comportement problématique encore plus explosive.
Novembre 2023 – avril 2024 : du débat public à l’intervention parlementaire
À partir de novembre 2023, une polémique se structure autour de l’application Crush/Friendzy (rencontres entre 10 et 21 ans), avec des alertes relatives aux risques de prédation. Une pétition sur Change.org recueille environ 2 300 signatures. Dans le même temps, un collectif présenté comme composé de professionnels de l’éducation (MEER) compile pendant environ un an des éléments critiques : lives nocturnes, relations perçues comme affectivement dépendantes, incitations à l’action collective sur les marques, échanges privés prolongés. Ces accusations donnent naissance à un débat âpre : d’un côté la vigilance légitime sur les mineurs ; de l’autre, le risque de basculement vers une mécanique de mise au pilori.
Le 9 avril 2024, un seuil est franchi : à l’Assemblée nationale, le député Arthur Delaporte cite Ophenya et évoque des « pratiques sectaires » et une logique d’emprise. La Miviludes indique avoir reçu des signalements. Dans l’espace public, cette phrase prononcée dans l’hémicycle joue un rôle d’amplificateur. Elle donne au soupçon une forme d’onction institutionnelle, même si un propos parlementaire n’équivaut pas à une décision de justice.
Novembre 2024 – février 2026 : sanction de plateforme et attente judiciaire
En novembre 2024, le compte TikTok principal d’Ophenya est banni définitivement (selon les récits publics, pour un motif lié à une invitation adressée à une abonnée mineure pour participer à un live). Le 19 novembre, le parquet de Paris confirme qu’un signalement de la Miviludes est « en cours d’analyse ». Le 20 novembre, la créatrice indique déposer plainte pour cyberharcèlement et diffamation.
Un élément nourrit la critique institutionnelle : la procédure judiciaire suit une temporalité lente. Plus de 16 mois après la séquence d’avril 2024, des déclarations publiques font état d’une absence de convocation, d’audition ou de suite formalisée. Sans préjuger de l’existence d’investigations internes, cette inertie apparente est politiquement lourde : la sanction économique et réputationnelle, elle, a déjà eu lieu.
Le cœur du problème public n’est pas de trancher à la place d’un juge. Il est de constater qu’une carrière peut être brisée sans qu’un juge n’ait encore eu, publiquement, l’occasion de tenir le contradictoire.
Ce que l’angle Ophenya oblige à poser : où est le contradictoire ?
Le colloque du 25 février 2026 n’est pas inutile, ni illégitime. Il met sur la table des questions de transparence et de régulation dont les citoyennes et citoyens ont besoin. L’ironie est ailleurs : à force de construire des instruments pour repérer « l’influence problématique », l’État et le Parlement risquent de sous-estimer un autre phénomène, tout aussi politique : la capacité d’une dénonciation à produire un verdict social sans procédure.
Dans l’affaire Ophenya, le fait troublant ne réside pas uniquement dans la polémique initiale. Il réside dans l’écart entre deux vitesses : la vitesse de l’accusation publique et de la sanction économique, et la lenteur du processus judiciaire qui, des mois après, ne donne pas au public d’éléments stabilisés. Cet écart entretient une zone grise où chacun projette sa vérité — et où l’institution peine à faire apparaître une ligne claire entre vigilance et mise au ban.
Si l’objectif du colloque est réellement d’« encadrer les influences », alors une question devrait s’ajouter au programme, sans détour : comment encadrer le pouvoir de dénoncer lorsqu’il émane d’acteurs institutionnels, qu’il déclenche des sanctions privées (plateformes) et qu’il s’installe durablement dans l’espace médiatique, tandis que la justice n’a pas encore pu organiser le contradictoire ? En d’autres termes : qui surveille les surveillants, et au nom de quels garde-fous démocratiques ?





