Tarifs douaniers, devises instables, marchés qui se ferment : en 2025, l’addition a pris une forme très concrète pour un champion industriel français. Le Groupe SEB — propriétaire de Tefal, Moulinex, Krups ou encore All-Clad — a vu son résultat opérationnel se contracter de 25% en un an, amputé d’environ 200 millions d’euros sous l’effet de trois chocs exogènes cumulés. Derrière une publication financière, c’est toute la mécanique de la guerre commerciale mondiale qui apparaît : les États-Unis relèvent leurs barrières, la Chine durcit l’accès à certains segments, pendant que l’Union européenne reste un marché largement ouvert, parfois sans réciprocité comparable.
Ce cas d’école, documenté par plusieurs sources économiques, éclaire un débat politique devenu central : l’Europe peut-elle continuer à jouer le rôle de « place de marché » ouverte, alors que ses partenaires organisent un protectionnisme assumé — tarifaire, réglementaire ou via les marchés publics ? Et, à l’échelle française, combien de temps l’industrie peut-elle absorber ces chocs sans arbitrer, au final, sur l’emploi, l’investissement ou la production locale ?
Le choc 2025 : SEB face à un cumul de chocs exogènes
Le signal est brutal. En 2025, SEB affiche un chiffre d’affaires d’environ 8,17 milliards d’euros (en recul de -1,2%) et un résultat opérationnel d’activité à 601 millions d’euros, contre 802 millions en 2024. La marge opérationnelle s’établit autour de 7,4%, contre 9,7% un an plus tôt. Dans le même temps, la dette nette atteint 2,34 milliards d’euros, avec un levier rapporté à l’EBITDA de 2,7x (contre 1,8x l’année précédente selon les éléments rapportés par la presse financière).
Cette dégradation se matérialise aussi par une réponse industrielle et sociale : annoncée le 25 février 2026, la feuille de route « Plan Rebond » vise 200 millions d’euros d’économies d’ici fin 2027, avec jusqu’à 2 100 suppressions de postes dans le monde (environ 7% des effectifs). Les détails ont été rapportés par des informations économiques sur le plan Rebond et les suppressions de postes.
Le point politique n’est pas de juger une entreprise, mais de regarder ce que disent les chiffres. SEB attribue l’essentiel du choc 2025 à trois facteurs exogènes :
- Des tarifs douaniers et barrières américaines pesant sur les volumes et les marges.
- La volatilité des devises (euro/dollar/yuan) avec un impact chiffré d’environ -40 M€ lié à l’appréciation de l’euro.
- La perte de contrats professionnels en Chine, évaluée à -40 M€.
Au total, ce sont près de 200 M€ de résultat opérationnel perdus en un an. Un ordre de grandeur qui, à l’échelle d’un groupe industriel, change un cycle d’investissement, la politique d’embauche et la capacité à absorber la concurrence. Dans une économie européenne où l’énergie, le capital et le travail sont déjà structurellement plus coûteux que dans plusieurs régions d’Asie, la question n’est plus théorique : la guerre commerciale devient un déterminant direct de la compétitivité.
L’étau commercial : États-Unis, Chine… et une Europe longtemps restée ouverte
Pour SEB, l’exposition aux États-Unis est significative : le pays représente environ 11% du chiffre d’affaires du groupe, et 70% à 80% de ce périmètre relève de l’activité « culinary » (cuisine/ustensiles/équipement). Lorsque les tarifs douaniers remontent ou que la politique commerciale se durcit, l’impact ne se limite pas au coût d’entrée : il pèse sur l’élasticité-prix, donc sur les volumes, et détériore la marge si l’entreprise choisit d’absorber une partie du choc. Les marques premium citées dans le débat public (comme All-Clad et T-fal) illustrent cet enjeu de positionnement : l’augmentation des droits “casse” le modèle construit sur une montée en gamme et une image de qualité.
La Chine agit différemment : plutôt que de recourir systématiquement à un relèvement uniforme des droits, elle peut jouer la carte de l’accès, notamment via certains segments professionnels et les marchés publics. SEB évoque ainsi la perte de contrats professionnels en Chine. Ce n’est pas seulement une ligne de chiffre d’affaires : c’est aussi un signal sur un environnement où l’accès se négocie et devient plus incertain pour des acteurs étrangers.
En miroir, l’Union européenne a longtemps incarné une ouverture très large, y compris sur le e-commerce. Le mécanisme dit du « de minimis » (colis de faible valeur) a facilité une montée spectaculaire des flux. Les plateformes comme Shein, Temu ou AliExpress reposent précisément sur la massification des envois unitaires à bas prix, avec un enjeu de contrôles (sécurité, conformité, fiscalité) souvent jugé insuffisant au regard des volumes.
Sur ce point, l’actualité institutionnelle est tangible : le Conseil de l’Union européenne a acté l’instauration d’un droit fixe de 3 euros sur les petits colis entrant dans l’UE à partir du 1er juillet 2026, présenté comme mesure temporaire, afin de répondre à la concurrence déloyale, aux risques consommateurs et à la fraude. Le texte officiel est consultable via le communiqué du Conseil de l’Union européenne sur les petits colis.
Politiquement, cette mesure est une reconnaissance : l’ouverture européenne n’est pas un principe abstrait, c’est un choix dont les externalités (contrôles, norme, fiscalité, empreinte carbone, conditions sociales) doivent être gérées. Le cœur de la critique, côté industriels, est l’asymétrie : exporter vers des marchés qui se ferment et se protéger à peine sur son propre marché crée un effet de « ciseau » qui se lit ensuite dans les plans d’économies.
Le cas SharkNinja : quand la guerre commerciale se joue aussi sur le marketing et la vitesse
La compétition n’oppose plus seulement des produits, mais des systèmes. Le cas SharkNinja, souvent cité dans le petit électroménager, résume une partie du problème : une entreprise américaine, avec une production massivement réalisée en Chine, qui a conquis une part estimée autour de 35% du marché des friteuses sans huile en France, portée par une stratégie de viralité sur TikTok et un « time-to-market » d’environ 12 mois.
Le contraste avec un industriel européen est double :
- Un avantage de coût : produire en Chine peut réduire les coûts de manière drastique, surtout quand les chaînes d’approvisionnement, l’outillage et les sous-traitants sont déjà structurés localement.
- Un avantage d’accès : vendre en Europe reste relativement fluide, alors que l’accès à certains marchés peut devenir plus exigeant pour les acteurs européens.
SEB, de son côté, met en avant des investissements lourds et structurels : environ 290 M€ par an en R&D, près de 400 brevets par an, et tout un ensemble de certifications et de tests de conformité. Ce socle est un avantage concurrentiel sur la durabilité et la sécurité, mais il pèse aussi sur la structure de coûts et les délais de développement.
Sur le terrain, le groupe souligne ses propres ajustements : présence renforcée sur les réseaux sociaux, et réduction des cycles de mise sur le marché. Mais l’écart se creuse quand les contraintes s’additionnent : énergie, normes, charges, exigences documentaires, sans bénéficier en retour d’une protection équivalente sur les marchés tiers. Dans un pays où SEB emploie encore environ 6 000 personnes et opère 11 usines, le sujet n’est pas uniquement commercial : il touche à l’emploi industriel et à l’aménagement du territoire.
La volatilité monétaire : le « choc silencieux » qui abîme les marges
La guerre commerciale ne se mène pas qu’avec des droits de douane. Les devises sont une autre frontière, mobile et parfois brutale. SEB opère dans environ 150 pays, ce qui implique une exposition simultanée à l’euro, au dollar et au yuan. Même avec des politiques de couverture, une entreprise industrielle ne peut pas neutraliser entièrement des mouvements rapides, surtout lorsque l’offre, l’outil industriel et les achats de matières premières sont géographiquement dispersés.
Dans l’année 2025, l’appréciation de l’euro a été chiffrée chez SEB à environ -40 M€ d’impact. Ce type d’effet est politiquement sous-estimé, car il n’est pas “voté” et n’est pas toujours visible pour le consommateur. Pourtant, il peut représenter l’équivalent d’un investissement industriel différé, d’un programme R&D étalé, ou d’une compression de coûts imposée aux sites.
Il y a aussi un effet de « double peine » : de nombreux intrants industriels (pétrochimie pour certains plastiques, aluminium, transport maritime) sont souvent libellés en dollar. Si les devises se retournent défavorablement, l’entreprise subit une hausse sur les coûts d’achat et, en parallèle, une dégradation de sa compétitivité-prix à l’export. Dans un environnement déjà sous tension, ce cocktail rend le pilotage plus défensif.
L’impuissance européenne : l’ouverture sans réciprocité devient un risque stratégique
Le débat européen se résume souvent à une tension entre deux réflexes : préserver l’ouverture (au nom du pouvoir d’achat, des exportations et de la stabilité des échanges) ou réintroduire une forme de protection (au nom de la souveraineté, de l’emploi et de la sécurité économique). Cette division traverse les États membres : l’Allemagne et les Pays-Bas restent traditionnellement plus favorables au libre-échange, quand la France ou l’Italie plaident plus volontiers pour des instruments de protection ciblée.
Mais la question évolue : ce n’est plus « libre-échange contre protectionnisme », c’est ouverture organisée contre ouverture naïve. Plusieurs outils sont désormais discutés ou activés :
- Mécanismes d’ajustement aux frontières (carbone, mais aussi potentiellement social ou sanitaire), visant à intégrer des standards dans le prix d’entrée sur le marché européen.
- Accords bilatéraux rééquilibrés, avec des clauses de réciprocité effectives, notamment sur les secteurs sensibles.
- Protection ciblée des secteurs stratégiques, en définissant ce que l’Europe ne veut pas voir disparaître (électroménager n’est pas “défense”, mais il inclut des chaînes industrielles, des matériaux, des brevets, de l’emploi, et une capacité d’innovation).
La réciprocité se joue aussi sur les marchés publics. Bruxelles a engagé un chantier de révision des règles, avec une consultation fin 2025 et une proposition annoncée pour 2026, ce qui alimente l’enjeu « accès au marché » face à des partenaires qui protègent davantage leurs propres achats publics. Un point d’étape est synthétisé dans un aperçu des travaux européens sur les règles de marchés publics à l’horizon 2026.
Reste une difficulté politique : agir vite nécessite un consensus, et la politique commerciale est l’un des domaines où l’Union doit concilier intérêts industriels, consommateurs, logistique et diplomatie. L’Europe bouge, mais souvent par étapes. Le droit fixe sur les petits colis, prévu pour 2026, illustre une réaction, mais il ne règle pas tout : il n’équivaut pas à une stratégie de réciprocité complète face aux barrières américaines ou aux restrictions d’accès en Chine.
Le moment de vérité : réindustrialiser sans réciprocité, un pari intenable
La guerre commerciale mondiale n’apparaît plus comme une parenthèse. Elle devient une nouvelle normalité : chaînes d’approvisionnement réorganisées, accès aux marchés plus politique, pression sur les standards, et retour de la frontière économique. Dans ce cadre, SEB est un cas emblématique : un leader mondial du petit équipement domestique (environ 8% du marché mondial), présent avec 45 marques dans 150 pays, fort de 32 000 employés et d’environ 350 millions d’articles vendus chaque année.
Et pourtant, l’équation se tend : quand les tarifs douaniers coupent une partie de la marge, quand la devise efface des dizaines de millions à la conversion, quand un marché professionnel se contracte en Chine, le champion industriel devient vulnérable. Le plan Rebond, avec 2 100 postes concernés et 200 M€ d’économies visées, n’est pas seulement un épisode interne : c’est une conséquence, presque mécanique, d’un environnement commercial jugé hostile et asymétrique.
Au fond, la question politique est simple : l’Union européenne peut-elle continuer à être l’un des marchés les plus ouverts du monde, quand ses partenaires cherchent à sécuriser leurs industries par des barrières tarifaires, un accès public conditionné et une stratégie monétaire ou réglementaire offensive ? Tant que la réciprocité ne sera pas traitée à l’échelle européenne, la réindustrialisation restera exposée à un risque majeur : celui d’être contredite, au quotidien, par la réalité des échanges.
Sources récentes : résultats et plan Rebond rapportés par Boursorama (via Reuters) et par Investing. Pour l’évolution du traitement des petits colis e-commerce, voir le Conseil de l’UE et la DG TAXUD (Commission européenne).





