Face aux désordres internationaux — menaces contre le Groenland, rivalités commerciales entre grands blocs et impératifs européens — la vie politique française traverse une nouvelle phase de paralysie. Pendant plus de trois mois et après trois cent cinquante heures de débat (350 heures), les députés n’ont pas réussi à dégager un compromis sur le projet de loi de finances, texte central culminant dans une série d’impasses liées aux ambitions partisanes et aux postures stratégiques.
Un texte budgétaire paralysé et une décision assumée
Lundi 19 janvier 2026, « avec regret et un peu d’amertume », le Premier ministre Sébastien Lecornu a dressé un constat sévère : des « tentatives très claires de pression, de sabotage » et un pays qui se « donne en spectacle ». Face à ce blocage, Matignon a retenu un choix politique fort — engager la responsabilité du gouvernement — après avoir négocié des concessions destinées à obtenir la non-censure du Parti socialiste et du groupe Les Républicains. Cette option, qui passe par l’article 49.3 de la Constitution, a été présentée comme la moins mauvaise parmi deux voies difficiles : le recours au 49.3 ou l’emploi d’ordonnances.
La décision illustre une réalité institutionnelle : des instruments constitutionnels jugés indésirables dans un « monde politique vraiment rationalisé » restent nécessaires lorsqu’aucun compromis parlementaire n’émerge. Le recours au 49.3 confirme par ailleurs la profondeur des divisions à l’Assemblée nationale et l’échec des tentatives de dialogue prolongées.
Un théâtre politique aux perdants multiples
Cette séquence laisse peu de gagnants. Le président Emmanuel Macron voit son choix de dissoudre l’Assemblée nationale en juin 2024 cité comme facteur d’aggravation du désordre parlementaire. Le Premier ministre, qui avait promis d’éviter le 49.3 et misé sur la négociation pour « repousser le désordre » et « remettre du calme », se retrouve contraint d’employer précisément l’outil qu’il souhaitait éviter.
Les députés et les formations politiques, quant à eux, ont manqué une occasion de démontrer que l’Assemblée peut rester le lieu de compromis et de travail collectif. Des précédents récents — notamment des débats apaisés sur des sujets sensibles comme la fin de vie — montrent que l’Hémicycle est capable d’un travail constructif. Sur le budget, en revanche, l’Assemblée est devenue un « théâtre de boulevard » où les groupes, souvent guidés par des calculs d’image, ont privilégié les postures à la cohérence d’ensemble.
Concrètement, le Rassemblement national a fait adopter une coupe de 4,9 milliards d’euros dans le budget des collectivités, geste revendiqué comme une lutte contre le « millefeuille territorial ». De leur côté, les formations de gauche avaient précédemment cherché à revaloriser la dotation globale de fonctionnement des collectivités. Par ailleurs, des députés du bloc central ont rejeté un amendement du gouvernement portant sur une surtaxe des bénéfices des grandes entreprises, au moment où la voie d’un compromis avec le Parti socialiste aurait pu être possible.
Le résultat : une « copie » budgétaire fragmentée, fruit d’arbitrages contradictoires et de débats souvent tenus dans des travées clairsemées, qui peine à convaincre une large part de l’opinion publique.
Enjeux à moyen terme et risques politiques
À quinze mois d’échéances électorales importantes, nombre d’observateurs estiment qu’il est urgent de protéger l’institution parlementaire de l’ivresse du scrutin présidentiel. Les débats structurants pour la Nation — la fiscalité des entreprises, la contribution des ultra-riches, les choix d’économies et les investissements de long terme — doivent être menés de manière approfondie et transparente, y compris durant la campagne présidentielle.
Entretemps, le personnel politique a la responsabilité d’éviter que les postures partisanes ne paralysent les politiques essentielles, notamment en matière de défense et de transition écologique. Les blocages actuels, nés de stratégies d’affichage et d’un calendrier politique serré, ne servent ni la cohérence des politiques publiques ni la confiance des citoyens.
Enfin, cet enchaînement de tensions accentue le malaise ou la colère d’une partie de la population — deux ressentis sur lesquels prospèrent les formations d’extrême droite. La leçon politique est nette : sans capacité de compromis et de responsabilité partagée, l’Assemblée nationale risque de voir son rôle politique affaibli au moment même où des décisions de long terme sont indispensables.





