Un recours exceptionnel pour faire passer le budget
Après trois mois de débats bloqués à l’Assemblée nationale, le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé, lundi 19 janvier, lors d’un conseil des ministres spécialement réuni, qu’il allait recourir à l’article 49 alinéa 3 de la Constitution pour faire adopter le projet de loi de finances (PLF) pour 2026.
Ce choix, d’abord écarté au nom de la recherche d’un compromis, intervient après l’échec des tentatives de conciliation entre la majorité gouvernementale et les groupes d’opposition. Par l’usage du 49.3, le premier ministre engage la responsabilité du gouvernement sur le texte, mesure qui peut aboutir soit à l’adoption automatique de la loi, soit à la présentation immédiate d’une motion de censure contre l’exécutif.
Comment fonctionne l’article 49.3
L’alinéa 3 de l’article 49 permet au premier ministre, « après délibération du conseil des ministres », d’« engager la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale » sur l’adoption d’un texte de loi. Concrètement, le recours au 49.3 autorise l’exécutif à faire adopter un texte sans vote préalable sur le fond.
Depuis la révision constitutionnelle de 2008, l’usage du 49.3 est encadré: il ne peut être employé qu’une seule fois par session parlementaire pour les textes ordinaires. Les textes budgétaires constituent toutefois une exception à cette limitation; le gouvernement peut y recourir sans plafond de fréquence.
Pour le budget, le gouvernement prévoit d’utiliser le dispositif à trois reprises : d’abord pour la partie consacrée aux recettes, ensuite pour le volet relatif aux dépenses, et enfin pour l’ensemble du texte lors de son retour à l’Assemblée après examen par le Sénat. À chaque recours, un délai de vingt‑quatre heures s’ouvre pour le dépôt éventuel d’une motion de censure.
Le mécanisme de la motion de censure et ses enjeux
Lorsqu’une motion de censure est déposée, elle n’aboutit que si elle réunit la majorité des députés siégeant à l’Assemblée nationale. Si la motion obtient cette majorité, la loi est rejetée et le gouvernement est renversé; si elle échoue ou n’est pas déposée, la loi est adoptée et l’exécutif se maintient.
La procédure inverse le principe de nombreux autres votes : seuls les votes favorables à la motion sont comptabilisés. L’abstention ne permet donc pas d’exprimer une position intermédiaire comme lors d’un vote classique sur un texte.
Ce mode de scrutin rend la décision stratégique pour les groupes parlementaires, qui doivent peser entre la volonté de faire tomber l’exécutif et le risque d’instabilité politique immédiate.
Un usage fréquent mais encadré sous la Ve République
L’article 49.3 n’est pas inédit dans l’histoire institutionnelle française : depuis 1958, il a été déclenché plus de 100 fois. Vingt‑trois de ces recours ont été effectués par la première ministre Élisabeth Borne entre 2022 et 2024, tandis que le record historique appartient au socialiste Michel Rocard, qui a engagé la responsabilité de son gouvernement à 28 reprises à une époque où l’usage n’était pas limité.
D’autres premiers ministres n’y ont jamais eu recours, généralement parce qu’ils disposaient d’une majorité parlementaire claire.
Si les motions de censure constituent la réponse habituelle des oppositions, elles ont rarement abouti à la chute d’un gouvernement consécutive à un 49.3. Le texte indique qu’une seule motion liée à l’engagement de responsabilité du gouvernement a, jusqu’ici, provoqué la démission de l’exécutif : il s’agit de la motion introduite en décembre 2024 contre le gouvernement de Michel Barnier, engagé sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2025. En 1962, une motion de censure avait également renversé le gouvernement du premier ministre Georges Pompidou, mais celle‑ci avait été initiée par les députés selon l’article 49.2 et non à l’occasion d’un 49.3.
Conséquences politiques et équilibres à l’Assemblée
Le recours au 49.3 sur le budget place le gouvernement dans une posture risquée : il mise sur la capacité des alliés et des députés non hostiles à faire échouer toute motion de censure, tout en acceptant l’exposition politique d’un vote public sur la survie de l’exécutif.
Pour l’opposition, déposer une motion de censure reste le principal levier institutionnel pour contester le contenu du budget ou tenter de provoquer un changement de gouvernement. Le calcul politique reste cependant complexe : une motion victorieuse entraînerait une crise gouvernementale majeure ; une motion perdue renforcerait l’autorité du gouvernement mais pourrait élargir la fracture politique nationale.
Les prochains jours seront donc déterminants pour mesurer la capacité du gouvernement Lecornu à franchir cet ultime obstacle parlementaire sans perdre sa majorité effective à l’Assemblée.





