Une commission d’enquête qui dérape, des accusations qui s’enchaînent
Quand une commission d’enquête parlementaire s’intéresse à l’audiovisuel public, elle est censée éclairer le débat. Pas provoquer une scène de confrontation. Pourtant, l’audition de Xavier Niel, jeudi 2 avril à l’Assemblée nationale, a viré à l’affrontement direct avec le rapporteur Charles Alloncle.
Au cœur de la séquence, une question qui agite la politique française depuis des mois : faut-il garder un audiovisuel public fort, le réorganiser, ou aller jusqu’à la privatisation ? La commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public a été créée le 28 octobre 2025 à l’initiative du groupe UDR, via son droit de tirage, c’est-à-dire la faculté pour un groupe parlementaire de déclencher une commission d’enquête. Elle doit rendre ses conclusions avant l’expiration du délai de six mois prévu par le règlement des assemblées.
Ce qui s’est passé pendant l’audition
Dès son propos liminaire, Xavier Niel a donné le ton en qualifiant la commission de « cirque ». Il a ensuite visé Charles Alloncle en l’accusant de relayer des « approximations », des « fake news » et des « mensonges ». Le député UDR, rapporteur de la commission, est au centre de plusieurs polémiques depuis le début des travaux. Le climat était donc déjà électrique avant même l’audition de l’entrepreneur.
Xavier Niel, cofondateur de Mediawan avec Pierre-Antoine Capton et Matthieu Pigasse, était interrogé sur l’audiovisuel public et sur l’hypothèse d’une privatisation. Il a répondu sans détour : s’il fallait vendre France Télévisions ou Radio France, il serait « ravi » de participer aux appels d’offres. Il a même dit : « J’adorerais acheter ces chaînes ». En même temps, il a dit espérer qu’elles restent publiques. Le message est clair : il se dit prêt à entrer dans la course, mais ne plaide pas ouvertement pour une vente.
La commission est née dans un contexte politique très chargé. L’UDR, allié du Rassemblement national, porte une ligne favorable à la privatisation de l’audiovisuel public. En face, plusieurs responsables politiques défendent au contraire un maintien du service public, avec parfois des réformes de structure. Le sujet n’est donc pas seulement budgétaire. Il touche à la place de l’information, à l’indépendance éditoriale et au rôle de l’État dans les médias.
Les tensions ne se limitent pas à l’audition de Xavier Niel. La semaine a déjà été marquée par d’autres accrochages, notamment lors d’une audition de Nagui, preuve que la commission peine à garder un cadre apaisé. Un autre point de crispation a concerné des propos publics du rapporteur sur Mediawan et sur une prétendue privatisation du restaurant Maxim’s pour fêter la reconduction de Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions. Cette affirmation a été contestée, y compris par le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus, qui a évoqué la possibilité de poursuites pour parjure contre un syndicaliste à l’origine de ces propos.
Pourquoi cette séquence compte politiquement
Derrière l’affrontement de personnes, il y a un vrai enjeu institutionnel. Une commission d’enquête n’est pas un tribunal, mais elle dispose de pouvoirs importants : auditions sous serment, demandes de documents, rapport final. Quand ses membres s’accusent mutuellement de mensonges, la crédibilité de l’exercice en prend un coup. Et cela change la suite. Une commission contestée pèse moins dans le débat public, même si ses conclusions peuvent encore nourrir un projet de loi ou une bataille politique.
Le cœur du dossier reste la place de France Télévisions, de Radio France et de l’INA. Depuis 2023, les projets de réforme reviennent régulièrement, avec l’idée d’une holding commune parfois baptisée « France Médias ». Le principe : regrouper les sociétés publiques sous une même tête pour mieux coordonner leur stratégie et, selon ses partisans, renforcer leur efficacité. Ses adversaires y voient au contraire une recentralisation qui affaiblirait les identités des antennes et ouvrirait la voie à des coupes plus faciles.
Les chiffres rappellent aussi ce que représente l’enjeu. France Télévisions emploie environ 8 800 salariés et bénéficie d’un financement public de 2,5 milliards d’euros en 2025. Le groupe reste un acteur massif du paysage audiovisuel français. De son côté, Radio France conserve une audience très élevée, avec des millions d’auditeurs chaque jour selon les données citées à l’Assemblée. Autrement dit, parler de privatisation ou de réforme de gouvernance, ce n’est pas discuter d’un symbole abstrait. C’est toucher à un bloc central du service public.
Ce que chacun cherche à faire passer
Pour les défenseurs de la privatisation, l’argument est connu : réduire le périmètre de l’État, alléger la dépense publique et mettre fin à un système jugé trop coûteux ou trop politisé. Pour les défenseurs du service public, le raisonnement est inverse : sans médias publics puissants, le pluralisme de l’information serait fragilisé, surtout à l’heure où les réseaux sociaux et les grands groupes privés structurent une large part du débat.
Xavier Niel, lui, occupe une position à part. Il n’a pas défendu une privatisation, mais il a pris soin de montrer qu’un actif audiovisuel public pourrait intéresser des acheteurs privés si l’État décidait un jour de vendre. Cette phrase n’est pas anodine. Elle rappelle qu’au-delà des principes, la question d’une privatisation soulève aussi un enjeu très concret : qui pourrait racheter, à quel prix, et avec quel projet éditorial ?
Dans l’immédiat, la commission d’enquête doit poursuivre ses travaux jusqu’au 8 avril. C’est la prochaine échéance à surveiller. D’ici là, la vraie question n’est plus seulement celle du fond du dossier. C’est aussi de savoir si les députés parviendront à produire un rapport solide, ou si la méthode aura durablement abîmé le débat sur l’audiovisuel public.















