Pour un boulanger, un fleuriste ou un salarié de cinéma, le 1er mai n’est pas un jour comme les autres. C’est le seul jour férié que le code du travail traite comme obligatoirement chômé, mais l’activité de certains commerces brouille la frontière entre repos protégé et ouverture tolérée. Résultat : quelques contrôles, des amendes, et une question très concrète pour les petites entreprises comme pour leurs salariés : qui peut travailler, et à quelles conditions ? article L. 3133-4 du code du travail
Le cadre actuel tient en deux lignes et pourtant il laisse place au contentieux. Le 1er mai est « jour férié et chômé » ; si un salarié est occupé ce jour-là dans un établissement qui ne peut interrompre son activité, il doit toucher en plus de son salaire une indemnité d’un montant égal à ce salaire. Mais la loi ne dit pas précisément quels secteurs entrent dans cette exception. C’est là que tout se joue : l’administration a longtemps toléré certaines ouvertures, alors que la jurisprudence a ensuite resserré l’interprétation.
Ce qui s’est passé à l’Assemblée
Vendredi 10 avril 2026, les députés ont donc examiné une proposition de loi déjà adoptée au Sénat, dans une procédure accélérée engagée par le gouvernement dès le 28 avril 2025. Le texte devait être débattu dans le cadre d’une “semaine de l’Assemblée”, avant de poursuivre sa navette parlementaire. Mais la majorité présidentielle a choisi une arme procédurale inhabituelle : une motion de rejet préalable, déposée sur son propre texte, pour couper court à l’examen article par article et éviter l’enlisement sous les amendements.
Le pari a réussi, du moins sur le plan tactique. La motion a été adoptée par 120 voix contre 105, avec le soutien des macronistes, de la droite et du Rassemblement national, face à la gauche et au MoDem. L’Assemblée a ensuite rejeté la proposition de loi sans l’examiner en détail dans l’hémicycle. Sur le fond, les opposants y ont vu un contournement du débat ; les soutiens ont parlé d’un moyen d’éviter l’obstruction et de gagner du temps législatif.
Le mécanisme n’est pas anodin. En procédure accélérée, une commission mixte paritaire peut être réunie après une seule lecture dans chaque chambre. Cette commission, composée de sept députés et sept sénateurs, doit trouver un compromis sur le texte restant en discussion. Autrement dit, le rejet préalable n’a pas enterré la proposition de loi ; il l’a propulsée vers une phase resserrée, où le face-à-face entre les deux chambres devient plus politique et moins visible.
Ce que le texte changerait vraiment
Le cœur du texte a été nettement resserré au Sénat. La version sortie du Palais du Luxembourg vise les commerces de bouche de proximité, les fleuristes et les jardineries, ainsi que certains établissements culturels, comme les cinémas et les théâtres. Les grandes surfaces en sont exclues. Le texte impose en plus un accord écrit du salarié et confirme que le refus de travailler le 1er mai ne peut ni être sanctionné ni devenir un motif de licenciement. Le Sénat a donc voulu sécuriser une pratique existante, sans ouvrir la porte à une généralisation.
Sur le papier, l’objectif est simple : clarifier une zone grise. Dans les faits, les défenseurs du texte mettent en avant des contrôles et des verbalisations jugés incohérents pour des boulangeries ou des fleuristes qui ouvraient déjà le 1er mai depuis des années. Le rapport parlementaire cite cinq boulangers vendéens verbalisés pour le 1er mai 2024, puis relaxés en avril 2025, ainsi que d’autres contrôles menés en 2023, 2024 et 2025. Il rappelle aussi que l’amende peut atteindre 750 euros par salarié irrégulièrement employé. Pour une très petite entreprise, cela peut peser lourd.
Les promoteurs du texte défendent aussi un argument économique. Selon eux, le 1er mai compte particulièrement pour certaines activités de centre-ville ou de centre-bourg : les fleuristes, avec la vente du muguet, les boulangeries, mais aussi des établissements culturels qui profitent d’un jour férié. Le gouvernement, de son côté, a reconnu qu’une évolution limitée de la loi pouvait clarifier le cadre applicable et tenir compte des spécificités d’un nombre restreint de commerces, tout en rappelant que le 1er mai reste un jour férié et obligatoirement chômé pour tous les salariés, sauf exception légale.
Qui y gagne, qui y perd
Les gagnants potentiels sont d’abord les petits employeurs concernés. Dans les zones où l’ouverture du 1er mai fait une vraie différence de chiffre d’affaires, ils espèrent sortir de l’insécurité juridique. Certains salariés peuvent aussi y trouver leur compte si l’accord est libre et la rémunération majorée, comme le défendent les soutiens du texte. Mais cet avantage n’est pas le même pour tous : un commerce de proximité peut y voir une respiration économique, alors qu’une grande enseigne, si elle était concernée, disposerait d’une force de frappe bien supérieure. C’est précisément pour éviter cet effet d’aspiration que le Sénat a exclu les grandes surfaces.
La critique, elle, vient surtout des syndicats et de la gauche parlementaire. La CGT dénonce une remise en cause d’un symbole social et redoute qu’un volontariat affiché cache en réalité un rapport de force défavorable au salarié. Dans les débats au Sénat, les opposants ont aussi prévenu qu’un texte présenté comme limité pourrait, à terme, servir de précédent à d’autres secteurs. Ils pointent un risque simple : à chaque exception accordée, la règle commune recule un peu. Et pour eux, le 1er mai n’est pas un dimanche comme les autres ; c’est la seule journée fériée et chômée qui porte encore un marqueur social fort.
La suite à surveiller
Le point clé, désormais, c’est la commission mixte paritaire. Si elle trouve un accord, le texte devra encore être adopté dans les mêmes termes par les deux chambres. Si elle échoue, la navette parlementaire reprendra, avec le risque d’un calendrier qui se tend à mesure que le 1er mai 2026 approche. C’est là que tout se jouera : soit le Parlement valide une exception étroite et encadrée, soit le dossier s’enlise une nouvelle fois entre sécurité juridique, symbole social et intérêts économiques très concrets.













