Une facture d’énergie qui reste trop liée au gaz et au pétrole
Votre prochaine facture de chauffage ou votre prochaine voiture vont-elles basculer vers l’électricité ? C’est le pari présenté depuis Matignon, au moment où la CRE relève de 15,4 % le prix repère du gaz au 1er mai 2026. Le message est simple : moins de pétrole et de gaz importés, plus d’électricité produite sur le sol français.
Le point de départ est clair. En 2024, 59,6 % de l’énergie finale à usage énergétique venait encore des énergies fossiles. La France importe désormais la quasi-totalité des fossiles qu’elle consomme, même si elle exporte net de l’électricité. Côté logement, l’électricité et le gaz de réseau restent les deux grandes énergies de chauffage des ménages : en 2020, elles pesaient à elles deux près des trois quarts des usages principaux.
Ce que le gouvernement promet exactement
Dans son annonce officielle sur l’électrification, le Premier ministre a annoncé un basculement massif, sans argent nouveau : le soutien à l’électrification passerait de 5,5 milliards à 10 milliards d’euros par an d’ici 2030, grâce à un meilleur redéploiement des aides publiques. Dans le logement neuf, l’installation de chaudières au gaz serait stoppée à la fin de 2026. Les aides aux particuliers seraient orientées vers les pompes à chaleur. Et le logement social viserait 2 millions d’habitations sorties du gaz d’ici 2050, avec 100 territoires engagés dans une trajectoire zéro gaz d’ici 2030.
Le même cap s’applique aux transports. Le leasing social doit revenir en juin avec au moins 50 000 véhicules électriques supplémentaires. 50 000 autres voitures électriques seraient subventionnées dès 2026 pour les gros rouleurs des classes moyennes, dont les aides à domicile, les aides-soignantes, les infirmières, les artisans et, plus largement, les salariés et agents publics. L’exécutif vise aussi deux voitures neuves sur trois électriques en 2030. Et le marché part déjà dans cette direction : en mars 2026, les voitures électriques ont atteint 28,1 % des immatriculations neuves.
Ce que cela change concrètement pour les ménages et les entreprises
Pour les ménages, l’effet ne sera pas le même selon le point de départ. Une maison déjà bien isolée peut tirer parti d’une pompe à chaleur. En revanche, un logement ancien chauffé au gaz, surtout s’il est mal classé, demande souvent un chantier plus lourd. La France compte encore 3,9 millions de passoires énergétiques dans ses résidences principales au 1er janvier 2025. Et la réforme du DPE entrée en vigueur au 1er janvier 2026 abaisse le coefficient de l’électricité de 2,3 à 1,9, ce qui améliore l’étiquette de certains logements chauffés à l’électrique.
Pour les bailleurs sociaux et les copropriétés, l’enjeu est surtout financier et organisationnel. Le parc locatif collectif concentre encore beaucoup de chauffage au gaz, et la bascule annoncée suppose des travaux par immeuble, pas seulement par appartement. Côté construction, le ministère du Logement a déjà reconnu que la RE2020, la réglementation environnementale des bâtiments neufs, devait être ajustée pour certains petits logements collectifs. Or la filière sort d’une crise historique : au printemps 2025, les autorisations de logements restaient 19 % sous leur niveau moyen d’avant 2020 et les logements réalisés 25 % plus bas. Accélérer, oui. Mais dans un secteur déjà sous tension.
Les lignes de fracture dans la filière
Du côté des énergies renouvelables, le signal est plutôt bien reçu. Le Syndicat des énergies renouvelables salue une avancée majeure, mais demande surtout que les appels d’offres repartent vite et que la chaleur renouvelable, le biogaz et les carburants renouvelables aient une place claire. France Renouvelables pousse la même logique : plus de production locale, plus de PPA pour sécuriser les budgets, et un meilleur couplage entre réseau électrique et usages du territoire. Dans cette lecture, l’électrification devient un moteur industriel, à condition d’avoir réseau et visibilité.
À l’inverse, le camp du gaz et des solutions hybrides estime que le curseur va trop vite. Coénove défend les pompes à chaleur hybrides et juge qu’une électrification massive peut accroître la pointe hivernale, renchérir les travaux et fragiliser certaines rénovations. De son côté, GRDF met en avant les gaz renouvelables : 13,6 TWh produits en 2025, soit 3,9 % de la consommation de gaz, et demande de la visibilité au-delà de 2028 pour continuer d’investir. Le débat n’oppose donc pas seulement le climat au pouvoir d’achat. Il oppose aussi deux modèles industriels.
Le revirement est d’autant plus net qu’en février 2025, le gouvernement expliquait encore à l’Assemblée qu’il n’existait aucune mesure d’interdiction des chaudières à gaz à partir de 2026, tout en reconnaissant la complexité du remplacement, surtout dans l’habitat collectif. Un an plus tard, la ligne a changé. Le pouvoir mise désormais sur une sortie plus rapide des fossiles, au nom du climat, mais aussi de la souveraineté et du pouvoir d’achat.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le vrai test arrive dans les textes. Il faudra suivre la traduction juridique de l’arrêt des chaudières à gaz dans le neuf, le retour du leasing social en juin, et les arbitrages budgétaires autour des 10 milliards d’euros par an promis. Il faudra aussi vérifier qui paie quoi, dans quels territoires, et avec quel rythme de rénovation. Car sans aides ciblées pour les ménages modestes, les petits professionnels et les zones les plus dépendantes du gaz, la promesse d’indépendance risque de se heurter à la réalité sociale.
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