Le 1er mai, une exception française très encadrée
Peut-on acheter son pain, son bouquet de muguet ou sa place de cinéma sans fragiliser un droit vieux de plusieurs décennies ? En France, le 1er mai n’est pas un jour férié comme les autres. Le Code du travail dit clairement qu’il est « férié et chômé ». Et, sauf exceptions limitées, les salariés ne doivent pas travailler ce jour-là. Dans les établissements qui ne peuvent pas interrompre leur activité, une compensation existe déjà : le salaire du 1er mai est doublé.
Le texte discuté à l’Assemblée ne supprime pas ce principe. Il cherche à le préciser. Les sénateurs à l’origine de la proposition disent vouloir lever une zone grise qui crée de l’insécurité juridique pour certains secteurs : boulangeries, fleuristes, jardineries, commerces de bouche de proximité, théâtres et cinémas. Le Sénat a aussi resserré le périmètre pour exclure les grandes surfaces. En clair, l’idée est d’autoriser une ouverture très ciblée, pas de transformer le 1er mai en journée ordinaire de consommation.
Ce que prévoit le texte, concrètement
La proposition de loi, portée par des sénateurs centristes et soutenue par le gouvernement, a d’abord été adoptée au Sénat le 3 juillet 2025. Elle a ensuite été transmise à l’Assemblée nationale, où elle a été examinée le 10 avril 2026. Sur le fond, le texte veut autoriser certains établissements à faire travailler leurs salariés le 1er mai, mais seulement sur la base du volontariat. Il prévoit aussi que le refus de travailler ce jour-là ne puisse ni constituer une faute, ni un motif de licenciement. Le salaire resterait majoré.
Le débat n’est pas né de nulle part. Il s’est cristallisé après des contrôles menés en 2024 chez plusieurs boulangers, puis après la relaxe de cinq artisans vendéens en avril 2025. Les défenseurs du texte y voient un moyen de sécuriser des pratiques déjà installées dans certains métiers de proximité. Le dossier du Sénat dit même que, pour les fleuristes, le 1er mai reste un jour de forte activité, porté notamment par la vente du muguet. Dans leur logique, le texte protège surtout les petites structures qui vivent du flux du jour, et pas les grandes enseignes.
Pourquoi le sujet crispe autant
Les syndicats craignent un glissement plus large. La CGT et la CFDT ont dénoncé une remise en cause d’un acquis social très symbolique : le seul jour férié obligatoirement chômé et payé. Leur argument est simple. Une fois la brèche ouverte, elle pourrait s’élargir, comme le travail du dimanche s’est étendu par couches successives. Ils rappellent aussi que, dans une petite entreprise, le volontariat est fragile. Quand l’activité repose sur deux ou trois personnes, refuser devient vite compliqué.
Les partisans du texte répondent avec un autre raisonnement. Pour eux, il ne s’agit pas de déréguler, mais de sécuriser des salariés et des employeurs qui travaillent déjà, souvent par habitude ou par nécessité commerciale. C’est aussi la position affichée par le gouvernement au printemps 2025 : les ministres concernés ont reconnu l’existence d’une demande de terrain chez certains boulangers et fleuristes, tout en rappelant que le 1er mai reste férié et chômé pour l’immense majorité des salariés. La Fédération française des artisans fleuristes a, elle, salué une forme de reconnaissance historique.
Une bataille politique autant que juridique
Le 10 avril 2026, l’Assemblée n’a pas tranché le fond par une discussion classique. La majorité a fait adopter une motion de rejet préalable, c’est-à-dire une procédure qui entraîne le rejet du texte mais peut servir à couper court à des débats jugés interminables. L’Assemblée avait alors face à elle un volume très important d’amendements. Son propre dossier législatif en mentionne 234 déposés sur le texte en séance. Cette tactique permet d’aller plus vite vers une commission mixte paritaire, la CMP, où sept députés et sept sénateurs cherchent un compromis.
C’est là que se joue la suite. Sur le papier, la CMP peut déboucher sur un texte commun, ou sur un nouvel échec. Dans cette affaire, la marche est étroite. Les soutiens du texte veulent aller vite pour donner une base légale claire avant le 1er mai 2026. Les opposants veulent empêcher qu’un symbole social soit grignoté par étapes. Entre les deux, les petits commerces cherchent surtout une règle lisible, parce qu’un contrôle, une amende ou un contentieux pèsent bien plus lourd sur une boulangerie de quartier que sur un groupe de distribution.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La prochaine étape se jouera donc en commission mixte paritaire, si elle est convoquée et si un compromis émerge. Il faudra alors regarder deux choses de près. D’abord, le périmètre exact des commerces autorisés à ouvrir. Ensuite, la solidité des garde-fous sur le volontariat et la protection des salariés. Si le texte se resserre trop, il perdra son intérêt pour les artisans. S’il s’élargit trop, il nourrira la crainte d’un précédent durable sur le travail du 1er mai.













