L’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité, mercredi 28 janvier au soir, une proposition de loi visant à reconnaître et réparer les préjudices subis par les mineurs réunionnais déplacés de force vers la métropole entre 1962 et 1984. Cette politique d’État a concerné 2 015 enfants, envoyés dans 83 départements hexagonaux, le plus souvent dans des zones rurales.
Le vote et la portée symbolique
La députée de La Réunion Karine Lebon (groupe GDR) a défendu, visiblement émue, le texte dans l’hémicycle, en présence de plusieurs dizaines de personnes concernées aujourd’hui adultes. « Nous n’avons pas le pouvoir de leur rendre leur enfance (…) mais celui d’affronter l’histoire », a-t-elle déclaré, la voix chargée d’émotion.
Le vote unanime marque une étape parlementaire importante : le texte établit une reconnaissance nationale de ces transferts forcés et ouvre la voie à des mesures de réparation matérielle et mémorielle. Il prévoit notamment la création d’une commission pour la mémoire et l’institution d’une journée nationale d’hommage, fixée au 18 février.
Récits et conséquences individuelles
Les témoignages recueillis durant les débats et les réunions publiques font état d’un déracinement profond et durable. Selon le rapport de la commission des affaires sociales, ces enfants ont été « arrachés à leur famille et à leur île » et confrontés à un « choc culturel, linguistique et climatique ». Le rapport indique également que beaucoup ont subi des maltraitances et des humiliations ; certains ont vu leur état civil modifié et ignorent encore aujourd’hui leur nom de naissance.
Parmi les personnes présentes dans les tribunes, Marie-Germaine Périgogne illustre ces parcours brisés. Enlevée à l’âge de 3 ans, elle a grandi sous une fausse identité, successivement en pouponnière, en famille d’accueil, puis adoptée à 7 ans par une famille creusoise « qui l’aime mais lui cache sa véritable identité ». Ce n’est qu’à l’adolescence, en fouillant des papiers, qu’elle a retrouvé son nom d’origine.
Après le vote, Mme Périgogne, présidente de la Fédération des enfants déracinés des départements et régions d’outre-mer, a témoigné auprès de l’Agence France-Presse : « Nous sommes tellement émus aujourd’hui. On s’est déplacés de La Réunion et de toute la France hexagonale, car on voulait entendre ce oui, qui va enfin nous apaiser. » Elle a ajouté : « Nous avons besoin de trouver ce chemin de la résilience », tout en rappelant que « la prochaine étape » reste l’examen du texte par le Sénat.
Dispositions prévues et modalités de réparation
Le texte propose l’ouverture d’un droit à réparation versé sous forme d’une allocation forfaitaire, attribuée sur demande aux personnes concernées ou à leurs descendants. Karine Lebon a précisé en commission que, parmi les 2 015 personnes déplacées, entre 200 et 250 ont été clairement identifiées à ce jour.
La proposition s’inspire de précédents législatifs : la loi de 2005 ayant visé les rapatriés d’Afrique du Nord et la loi de 2022 relative aux harkis avaient déjà institué des dispositifs de reconnaissance et de réparation comparables. Les députés soutiennent que l’allocation n’est pas « une consolation mais une reconnaissance nationale », pour reprendre les mots de Mme Lebon. « Réparer ne signifie pas tourner la page, mais rendre ce qui peut l’être », a-t-elle encore affirmé.
Contexte historique et mémoire
Entre 1962 et 1984, l’État justifiait ces transferts par le souhait de répondre au doublement de la population réunionnaise en trente ans et par la nécessité de repeupler des territoires ruraux en métropole. Dans le débat public, ces pratiques avaient d’abord été désignées comme « enfants de la Creuse », en référence au département qui a accueilli le plus grand nombre d’enfants, bien que la politique ait visé l’ensemble du territoire métropolitain.
L’Assemblée nationale avait déjà adopté en 2014 une résolution mémorielle reconnaissant la responsabilité de l’État. En 2017, Emmanuel Macron avait qualifié cette politique de « faute » ayant « aggravé la détresse » des enfants.
Karine Lebon a rappelé la dimension humanitaire et morale de la démarche : « Les enfants dits ‘de la Creuse’ vieillissent. Ils sont parfois très en colère. Ils disent qu’ils n’ont pas eu la vie à laquelle ils auraient pu prétendre. Et l’État a le devoir de reconnaître cette erreur. »
La proposition de loi, désormais transmise au Sénat, vise à concilier reconnaissance historique et mesures concrètes pour les personnes concernées et leurs descendants. Le calendrier et les modalités précises de mise en œuvre dépendront des débats sénatoriaux et des textes d’application qui en découleront.





