Le blocage du détroit d’Ormuz par le conflit iranien a ravivé, dans l’espace public et chez les décideurs, le spectre d’une nouvelle crise énergétique. Ce passage maritime concentre une part significative des flux gaziers mondiaux : environ un cinquième selon les estimations couramment citées.
Un risque énergétique renouvelé
Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine en 2022 et la forte flambée des prix du gaz en Europe, la fragilité des approvisionnements est de nouveau au cœur du débat. En 2022, l’explosion des prix a pesé lourd sur l’économie européenne et a provoqué un recul industriel marqué. La France, elle-même, a mobilisé un bouclier tarifaire dont le coût est évalué à 72 milliards d’euros, mesuré au regard d’un endettement public qui atteint aujourd’hui environ 115 % du produit intérieur brut.
Face à ces chocs, les choix stratégiques des dernières années sont remis en question. Pour réduire sa dépendance au gaz russe, la France a accéléré la construction de terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) afin d’augmenter les importations depuis d’autres régions. Mais cette diversification a déplacé la vulnérabilité plutôt que de la supprimer, selon les analyses critiques : l’infrastructure conçue pour la crise précédente peut se révéler inadaptée au prochain choc, à l’image d’une modernisation ciblée sur l’urgence passée.
La géothermie, ressource nationale méconnue
Dans ce contexte, la géothermie surgit comme une alternative domestique et durable. La France dispose dans son sous-sol d’un potentiel important pour produire de la chaleur, utilisable pour le chauffage des bâtiments et pour alimenter des procédés industriels. Les estimations avancent que la géothermie pourrait couvrir au minimum un tiers des besoins nationaux en chaleur, et potentiellement davantage si un effort de déploiement massif est engagé.
Ce gisement ne concerne pas seulement la chaleur. Certains eaux géothermales profondes contiennent des métaux dits « critiques », parmi lesquels le lithium, essentiel aux batteries pour la mobilité électrique. Aujourd’hui, la France, comme l’Europe, dépend largement des importations de ces métaux ; la Chine fournit une part très importante de la chaîne d’approvisionnement mondiale, parfois citée à hauteur de 90 % pour certains matériaux. L’extraction de lithium à partir d’eaux géothermales est une technologie maîtrisée à l’échelle expérimentale, et elle pourrait contribuer à réduire cette dépendance stratégique.
La maîtrise des filières — exploration du sous-sol, forages profonds, réseaux de chaleur — existe en grande partie sur le territoire français. Reste à transformer cette expertise en projet d’échelle nationale, avec des financements, une planification cohérente et des cadres réglementaires adaptés pour accélérer la mise en service d’installations géothermiques et de réseaux urbains de chaleur.
Un choix de souveraineté industrielle et énergétique
La géothermie se présente ainsi à la croisée des enjeux : sécurité des approvisionnements, maîtrise des coûts énergétiques, et autonomie sur des matières premières clés de la transition. Dans l’histoire récente, l’État français a démontré sa capacité à conduire des programmes industriels ambitieux ; l’exemple le plus souvent cité reste le développement du parc électronucléaire après les chocs pétroliers des années 1970.
Reprendre cette logique de planification publique pour valoriser le sous-sol impliquerait plusieurs volets : lancer des campagnes d’exploration à grande échelle, soutenir les projets pilotes de géothermie profonde, développer des infrastructures de chaleur collective, et accompagner la montée en puissance d’une filière d’extraction des métaux géothermaux quand elle est techniquement et environnementalement maîtrisée.
Ce chantier soulève aussi des questions techniques, environnementales et financières qui exigent des réponses précises. Les choix devront être fondés sur des évaluations géologiques rigoureuses, des études d’impact détaillées et une gouvernance transparente impliquant les collectivités locales et les acteurs industriels.
À l’heure où la recomposition géopolitique remet en cause la stabilité des lignes d’approvisionnement conventionnelles, la valorisation du sous-sol français apparaît comme une voie concrète pour réduire les risques importés et renforcer la résilience nationale. Produire, ici, une part significative de notre chaleur et des matières premières pour la transition énergétique est une ambition qui repose sur des moyens et des décisions politiques clairs.
Pierre Brossollet, président du Pôle Avenia (pôle national de compétitivité des industries du sous-sol, 280 membres) et fondateur et PDG d’Arverne.
À lire aussi : «Guerre en Iran : la bombe à fragmentation économique», «Géothermie d’extrême profondeur : le rêve fou d’une énergie propre et illimitée».





