Quand la richesse du travail semble filer vers les marchés
Pourquoi tant de salariés ont-ils le sentiment de travailler plus sans avancer autant que la valeur de leurs actifs ? C’est la question que remet au centre le patron de BlackRock avec sa dernière lettre aux investisseurs. Son alerte est simple : l’intelligence artificielle pourrait creuser encore l’écart entre ceux qui possèdent des actifs et ceux qui vivent surtout de leur salaire.
Le sujet dépasse Wall Street. Il touche la façon dont les gains de croissance se répartissent dans l’économie. Et il arrive au moment où l’IA s’installe partout, des logiciels aux centres de données, avec des effets déjà visibles sur l’emploi, l’investissement et les profits.
Ce que dit Larry Fink
Dans sa lettre annuelle, le dirigeant de BlackRock développe un diagnostic classique, mais formulé avec une force inhabituelle. Depuis 1989, un dollar placé sur la Bourse américaine a rapporté plus de quinze fois la valeur d’un dollar indexé sur le salaire médian aux États-Unis, écrit-il. Pour lui, l’IA risque de reproduire ce schéma à une échelle plus grande encore, en concentrant la richesse chez les entreprises et les investisseurs les mieux placés pour capter la nouvelle vague technologique.
Le raisonnement tient en une phrase : quand les marchés montent plus vite que les salaires, la croissance devient visible dans les portefeuilles avant de l’être dans la vie quotidienne. BlackRock affirme aussi qu’une forte hausse de la capitalisation boursière n’implique pas, à elle seule, une prospérité partagée. Si l’actionnariat reste étroit, ceux qui sont exclus ont surtout le sentiment de regarder la richesse passer.
Le groupe rappelle aussi que l’IA est déjà un moteur d’investissement. Dans la lettre, BlackRock met en avant son partenariat autour des infrastructures d’IA, notamment l’acquisition d’Aligned Data Centers par un consortium lié à sa branche infrastructure. L’idée est claire : le prochain cycle de valeur ne se joue pas seulement dans les algorithmes, mais aussi dans les bâtiments, l’électricité, le stockage de données et les réseaux qui les alimentent.
Un débat sur la répartition des gains
Le point important n’est pas de savoir si l’IA crée de la valeur. La question est plutôt : qui en profite en premier, et qui reste sur le bord de la route ? Le patron de BlackRock avance que les métiers techniques liés à l’IA peuvent aussi gagner. Il cite notamment les électriciens, indispensables pour construire les centres de données, les systèmes de puissance et les réseaux électriques.
Cette lecture tranche avec le récit le plus anxiogène sur l’IA, centré sur les suppressions d’emplois. Elle ne le contredit pas totalement. Elle dit autre chose : les gains de productivité et d’investissement peuvent coexister avec une pression sur certains emplois, surtout les postes intermédiaires de bureau. En parallèle, d’autres métiers, plus techniques et plus physiques, peuvent être portés par la vague d’investissement.
Le fond du débat est donc politique autant qu’économique. Comment faire en sorte que les gains de l’IA ne se traduisent pas seulement par une hausse des profits et des valorisations ? BlackRock pousse une réponse très américaine : élargir l’accès à l’investissement de long terme, via l’épargne-retraite et des comptes de constitution de patrimoine plus tôt dans la vie active.
Un signal fort, mais pas neutre
Quand un gestionnaire d’actifs de cette taille parle d’inégalités, le message a un poids particulier. BlackRock gère des milliers de milliards de dollars et pèse sur les marchés, les retraites et le financement de l’économie réelle. Son discours n’est donc pas celui d’un simple observateur. Il accompagne aussi ses intérêts : un monde plus investi, plus financier et plus dépendant des marchés correspond à son cœur de métier.
C’est ce qui rend le propos intéressant. Fink ne dit pas que la Bourse est le problème. Il dit plutôt que l’économie moderne crée de la richesse de manière très inégale, et que l’IA pourrait accélérer cette tendance. Cette thèse rejoint un malaise plus large dans les économies développées : la croissance existe, mais elle n’est pas toujours ressentie comme accessible.
La référence à Zohran Mamdani, maire de New York depuis le 1er janvier 2026, n’est pas anodine. Elle rappelle qu’un discours politique centré sur le coût de la vie, les inégalités et le déclassement trouve un écho réel dans les grandes villes américaines. Larry Fink lit donc l’IA aussi comme un sujet social et électoral, pas seulement comme une révolution technologique.
Ce qu’il faut surveiller
Le vrai test se joue maintenant dans les arbitrages publics et privés. Les entreprises vont-elles utiliser l’IA surtout pour réduire les coûts et concentrer la valeur, ou pour créer de nouveaux emplois et élargir l’accès au capital ? Les États, eux, devront choisir entre deux logiques : laisser le marché distribuer seul les gains, ou corriger plus fortement les écarts via l’épargne, la formation et la fiscalité.
À court terme, il faudra suivre la montée en puissance des infrastructures d’IA, la manière dont elles sont financées, et l’évolution du marché du travail dans les métiers exposés ou créés par cette transformation. C’est là que se verra, très concrètement, si l’IA fabrique surtout des rentiers, ou aussi des gagnants plus nombreux.















