Peut-on parler de guerre quand il n’y a ni État, ni armée permanente, ni frontières tracées à la règle ? La question n’est pas académique pour le plaisir du débat. Elle change la façon dont on raconte l’histoire humaine, et la place qu’on donne à la violence collective.
Le livre Casus belli, la guerre avant l’État part d’une idée simple : le mot guerre semble évident, mais il recouvre des réalités très différentes. Et si l’on mélange tout, on finit par confondre un raid, une vendetta, une expédition punitive et une guerre au sens strict.
Pourquoi définir la guerre est déjà un choix politique et scientifique
Dans les récits les plus classiques, la guerre apparaît avec l’État. Avant lui, il n’y aurait que des heurts dispersés, presque des querelles de voisinage à grande échelle. Cette vision est propre, rassurante, mais trop simple. Elle suppose que la guerre est d’abord une affaire d’institutions, d’armées organisées et de commandement centralisé.
Le problème, c’est que les sociétés pré-étatiques n’entrent pas facilement dans ce cadre. Ce terme désigne des groupes humains sans appareil étatique central, sans administration permanente, sans monopole public de la violence. Dans ces sociétés, les formes de conflit peuvent être collectives, durables, meurtrières, mais elles ne ressemblent pas forcément à la guerre des États.
Ce point compte parce qu’il oriente toute l’enquête. Si l’on part d’une définition large, on peut faire remonter la guerre très loin dans le passé. Si l’on part d’une définition stricte, on distingue au contraire la guerre d’autres affrontements collectifs. La même scène peut alors être lue comme une vengeance, une riposte ou une guerre. Le mot n’est plus neutre. Il devient un instrument d’analyse.
Cette tension traverse toute l’anthropologie de la violence. Une partie des chercheurs insiste sur la profondeur historique du phénomène. D’autres rappellent qu’un concept trop large finit par tout avaler. Le débat n’oppose pas seulement des écoles. Il oppose deux manières de lire le passé : par continuité, ou par distinction.
Ce que dit la recherche sur les conflits avant l’État
Le cœur de l’argument est net : la guerre ne se réduit pas à un conflit entre États. Dans cette perspective, il faut séparer la guerre proprement dite d’autres formes d’affrontements collectifs. Certaines servent à se venger. D’autres à régler un litige. D’autres encore visent des trophées, des rites ou des objectifs symboliques. Tout conflit meurtrier n’est donc pas automatiquement une guerre.
Cette distinction oblige à relire les sources ethnographiques et archéologiques avec prudence. Une violence collective n’est pas toujours un prototype de guerre moderne. Et un groupe armé n’est pas forcément un embryon d’État. Les sociétés humaines ont inventé des formes de confrontation très différentes, y compris là où l’inégalité de richesse reste faible et où le pouvoir central n’existe pas.
Un chapitre du Cambridge World History of Violence rappelle ainsi que les guerres des sociétés sans chef permanent, dites acephales, peuvent être très meurtrières. L’enjeu n’est donc pas de nier ces conflits. L’enjeu est de savoir comment les nommer, et surtout ce qu’ils révèlent sur l’organisation sociale.
Dans cette grille, les causes concrètes prennent plus d’importance que les grands récits abstraits. Dans de petits groupes mobiles, un affrontement peut naître d’une offense, d’une accusation, d’un conflit autour des femmes, d’une revanche, d’un accès à un territoire ou d’une décision rendue hors des institutions. La guerre, ici, n’est pas une mécanique unique. C’est un ensemble de pratiques sociales.
À qui profite une définition large, à qui profite une définition stricte ?
Une définition large de la guerre sert d’abord les lectures qui veulent inscrire la violence humaine dans le très long terme. Elle nourrit l’idée que l’agressivité intergroupe ferait partie de notre héritage profond. Elle parle aussi à ceux qui cherchent une continuité entre la préhistoire, les sociétés sans État et les conflits contemporains.
Une définition plus stricte profite à d’autres acteurs. Elle aide les chercheurs qui veulent éviter de plaquer nos catégories d’aujourd’hui sur des sociétés très différentes. Elle protège aussi la précision ethnographique. Un raid, une vengeance, une expédition punitive et une guerre n’impliquent pas les mêmes logiques, ni les mêmes rapports de force. Les confondre, c’est effacer des réalités sociales concrètes.
Le débat n’est pas théorique pour rien. Il change ce que l’on cherche dans les traces du passé. En archéologie, la définition retenue détermine les indices jugés pertinents : blessures, fortifications, armes, déplacements de population, indices d’attaque surprise. En anthropologie, elle influence la manière de lire les récits de terrain et les témoignages historiques.
Les études comparatives montrent d’ailleurs que les réponses ne sont pas uniformes. Une synthèse publiée dans la littérature académique sur les chasseurs-cueilleurs mobiles souligne qu’une majorité de cas observés n’était pas en guerre, mais qu’une minorité significative l’était quand même. Le tableau est donc intermédiaire. Ni paix originelle, ni guerre permanente.
Une autre étude sur l’Australie aborigène a recensé 165 épisodes de conflits collectifs, dont 32 particulièrement létaux. Elle relève aussi que les causes les plus fréquentes relevaient des droits sur les femmes et de la vengeance, bien plus que de la conquête de ressources. Là encore, le mobile réel compte plus que l’étiquette générale. Le conflit existe. Mais son ressort n’est pas toujours celui qu’on imagine spontanément.
Le vrai enjeu : raconter la violence sans la simplifier
Les désaccords les plus sérieux ne portent donc pas sur un oui ou un non. Ils portent sur la définition de la guerre, sur le niveau de généralité du concept, et sur la manière de relier violence, ressources, hiérarchie et organisation sociale. Certains chercheurs privilégient une explication par l’évolution longue. D’autres défendent une lecture plus fine, qui distingue plusieurs espèces de conflits.
Chaque camp a ses gains, mais aussi ses angles morts. Une histoire trop large de la guerre peut rendre le passé uniforme. Une histoire trop étroite peut invisibiliser des conflits bien réels. Le risque, dans les deux cas, est de fabriquer un passé propre et lisse, alors que les sociétés humaines ont surtout produit des formes de violence très diverses.
Le point le plus utile, pour le lecteur comme pour le chercheur, est sans doute celui-ci : comprendre ce qui relève de la guerre, de la vengeance, du raid ou de la répression permet de penser le conflit sans le mythifier. Cela évite de confondre la brutalité avec une essence humaine unique. Et cela rappelle qu’un mot, en sciences sociales, peut changer tout un récit.
La suite du débat se jouera sur deux terrains. D’un côté, l’archéologie devra encore mieux distinguer les traces d’affrontements ponctuels de celles d’une guerre organisée. De l’autre, l’ethnologie continuera de comparer sociétés de chasseurs-cueilleurs, groupes agricoles et formations hiérarchisées. C’est là que se décidera la vraie question : parle-t-on d’un seul phénomène, ou d’un ensemble de violences collectives qui n’ont en commun que leur violence ?













