Un mot qui brouille le débat politique
Pourquoi le mot « populisme » revient-il sans cesse, alors que chacun semble y mettre autre chose ? Derrière l’étiquette, il y a une bataille très concrète : celle du peuple, de ses colères, et de la manière dont on les transforme en puissance électorale.
Le sujet n’a rien d’absurde. En France, le terme sert depuis des années à désigner à la fois les stratégies du Rassemblement national, de La France insoumise, et plus largement toute offre politique qui prétend parler au nom des « oubliés » contre les élites. C’est aussi devenu un mot de combat, souvent utilisé pour disqualifier un adversaire plus que pour le décrire. Le débat sur le livre de Jean-François Copé, attendu le 9 avril chez Plon, s’inscrit dans cette querelle de définition.
Ce que disent Copé et Sainte-Marie
Dans l’échange, Jean-François Copé défend une idée simple : selon lui, des responsables aussi différents que Jordan Bardella, Jean-Luc Mélenchon ou Didier Raoult relèvent d’un même mécanisme. Ils capteraient la colère, la frustration et la peur des citoyens pour servir un objectif unique : conquérir le pouvoir. L’ancien ministre va jusqu’à comparer la séduction de ces figures à celle des « charlatans » face aux médecins, en soulignant le caractère séduisant de solutions rapides et rassurantes.
Jérôme Sainte-Marie répond en renversant l’attaque. Pour lui, cette grille de lecture sert d’abord à exclure du débat une part importante du pays. Il rappelle que le RN et LFI représentent désormais, à eux deux, une fraction massive du corps électoral. À ses yeux, les qualifier de « populistes » revient souvent à dire que leurs électeurs seraient moins raisonnables que les autres. Il rapproche cette attitude de la manière dont les partisans du « non » ont parfois été regardés lors des référendums de 1992 et de 2005 : des citoyens jugés irrationnels, là où le camp du « oui » aurait incarné la raison.
Un affrontement sur la démocratie, pas seulement sur les mots
Le vrai sujet dépasse la querelle sémantique. Le populisme n’est pas seulement un style. C’est une manière de faire de la politique. Elle oppose volontiers « le peuple » à des élites jugées coupées du pays réel. Elle valorise le conflit, les affects et la rupture avec les formes habituelles du compromis. C’est précisément ce que contestent les critiques du populisme : ils y voient une simplification dangereuse, qui réduit les désaccords démocratiques à une opposition entre le bien et le mal, ou entre le vrai peuple et les autres.
Mais le mot sert aussi à autre chose. Il permet de pointer une réalité électorale : les partis qui se présentent comme anti-système ont gagné en poids. Le RN a consolidé son ancrage, tandis que LFI a imposé un rapport de force durable dans l’opposition. Dans ce contexte, parler de populisme n’est plus seulement une manière de commenter les discours. C’est une façon de nommer une recomposition politique profonde, où la défiance envers les institutions, les médias et les experts occupe une place centrale.
Le cas Didier Raoult ajoute une couche supplémentaire. Son nom sert ici d’exemple parce qu’il a cristallisé, pendant la crise du Covid-19, une relation directe entre une figure savante et une partie de l’opinion. Cette séquence a montré comment une parole perçue comme iconoclaste pouvait trouver un écho politique. Elle a aussi révélé la porosité entre méfiance scientifique, défiance institutionnelle et recherche de solutions simples.
Pourquoi ce débat compte pour la suite
Le livre de Jean-François Copé arrive au moment où le vocabulaire politique se durcit. D’un côté, ceux qui emploient « populisme » veulent alerter sur une dérive : selon eux, flatter l’émotion abîme le débat et fragilise les contre-pouvoirs. De l’autre, les responsables ou penseurs proches du RN ou de LFI rejettent souvent le terme, car ils y voient une arme de disqualification forgée par les élites pour garder la main sur le jeu politique.
Le point de friction est là : qui a le droit de parler au nom du peuple, et selon quelles règles ? Pour les uns, le populisme prospère quand la politique promet des réponses instantanées à des problèmes complexes. Pour les autres, il traduit surtout une crise de représentation, dans laquelle une partie des électeurs ne se reconnaît plus dans les partis installés. Les deux lectures ne disent pas la même chose, mais elles partent d’un constat commun : la confiance entre gouvernés et gouvernants s’est abîmée.
La portée électorale est immédiate. À l’approche de la prochaine présidentielle, le mot « populisme » restera une arme rhétorique très utile pour les camps qui veulent tracer une ligne entre eux et leurs adversaires. Mais il risque aussi de continuer à masquer une réalité plus brutale : une partie importante du pays se sent peu entendue, ou mal représentée, et cherche ailleurs des porte-voix plus directs. C’est sur ce terrain que se jouera la suite.















