Face au RN, apathie et fragmentation politique : entreprises et élites s’adaptent, Clément Beaune alerte sur la complaisance civique

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Entreprises et élites préparent l’éventualité d’une victoire du Rassemblement national, oscillant entre adaptation pragmatique et risque de légitimation. Clément Beaune met en garde contre le glissement du déni à la complaisance, posant une question d’éthique civique.

Un pragmatisme déjà à l’œuvre

C’est une petite musique qui revient dans plusieurs cercles politiques et économiques : « à quoi sert-il de lutter, le Rassemblement national (RN) aurait déjà gagné, il faut s’y préparer ». Cette hypothèse de victoire imminente sert de justification à des pratiques d’adaptation et d’anticipation au sein d’entreprises, de cabinets de lobbying et de réseaux d’influence.

Des dirigeants d’entreprises témoignent de demandes concrètes. Un cadre relate que son patron lui a demandé : « Et toi, tu as des contacts au RN ? » Des sociétés de conseil et de lobbying proposent par ailleurs des « ateliers RN » à leurs clients, visant à décrypter le programme du parti et à anticiper d’éventuelles politiques publiques si celui-ci venait à exercer le pouvoir.

Lors d’un dîner du Siècle — le club rassemblant élites politiques et économiques — une conversation a illustré une attitude défensive et pragmatique : un élu et un chef d’entreprise ont évoqué Jordan Bardella en le qualifiant de « coquille vide », estimant qu’il serait possible de « l’éduquer », de le « mettre sous emprise ». Ce type d’échanges traduit une stratégie d’accommodation plutôt qu’une confrontation politique.

Recevoir ou légitimer : un dilemme chez les patrons

Le président du RN multiplie les prises de contact dans les milieux d’affaires, notent des observateurs. Mais cette ouverture ne suscite pas d’unanimité. Patricia Barbizet, présidente de l’Association française des entreprises privées, n’a pas jugé opportun de le recevoir pour l’instant, contrairement au lobby des grands patrons qui a récemment rencontré des chefs de partis disposés au compromis budgétaire.

Pour certains responsables, recevoir le RN revient à prendre le risque de le légitimer médiatiquement et politiquement. Cette inquiétude s’enracine dans la crainte d’une prophétie autoréalisatrice : « plus on y croit, plus c’est possible », s’alarme Clément Beaune, commissaire au Plan. Autrement dit, la simple ouverture de dialogues institutionnels avec le RN pourrait contribuer à normaliser sa présence dans l’espace politique.

Du déni à la complaisance selon Clément Beaune

L’ancien ministre macroniste observe un glissement progressif dans l’attitude des élites. « Pendant longtemps, les élites ont été dans le déni, considérant que l’extrême droite n’accéderait jamais au pouvoir en France. On est passé du déni à la résignation. Puis, de la résignation à la complaisance. »

Clément Beaune qualifie ce mouvement de renoncement, y voyant des résonances intellectuelles : un mélange de « trahison des clercs » (référence à Julien Benda) et d’« étrange défaite » (allusion à Marc Bloch). Il met en garde : « plus la période de complaisance est longue, plus la bascule se fait. » Cette formule suggère une inquiétude sur la durée et l’ampleur du changement d’attitude parmi les décideurs.

Conséquences et enjeux

Le basculement décrit par certains responsables interroge plusieurs dimensions. D’abord la légitimité politique : recevoir ou dialoguer avec un mouvement extrême peut faciliter son ancrage institutionnel, estiment des acteurs opposés à cette stratégie. Ensuite, la capacité de préparation des entreprises et des institutions : anticiper des politiques publiques suppose de comprendre les options programmatiques, mais cela soulève des questions d’éthique et d’image.

Par ailleurs, la posture de certains acteurs économiques montre une préférence pour l’adaptation pragmatique plutôt que pour la mobilisation politique ou sociale. Pour eux, il s’agit de protéger intérêts et activités en cas de changement de majorité, tout en minimisant le risque de confrontation ouverte.

Entre stratégie et inquiétude démocratique

Ces pratiques pragmatiques ne sont pas sans conséquences symboliques. En cherchant à « éduquer » un dirigeant politique ou à nouer des contacts en coulisses, certains acteurs donnent à voir un rapport instrumental au pouvoir, qui peut être perçu comme une forme de complaisance. Ce constat alimente le débat public sur la responsabilité des milieux économiques face aux évolutions politiques.

Dans ce contexte, les mots employés par des personnalités comme Clément Beaune, et les références aux analyses d’intellectuels comme Julien Benda et Marc Bloch, servent à pointer l’enjeu moral de cette évolution : au-delà de la simple tactique, se joue une question sur la conception même de l’engagement civique et de la défense des valeurs républicaines.

La discussion reste cependant marquée par des représentations contradictoires. Pour certains, anticiper relève d’un réalisme indispensable ; pour d’autres, cela s’apparente à une capitulation symbolique qui contribue à renforcer la position du RN. Le débat sur la manière d’appréhender ce mouvement politique demeure donc ouvert, au cœur des réflexions des élites politiques et économiques.

Parlons Politique

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