Depuis plusieurs mois, les interventions publiques de Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue et chargée de recherche au CNRS, ont quitté les amphithéâtres universitaires pour investir des hémicycles politiques. Ces rendez‑vous se tiennent majoritairement dans des conseils régionaux marqués à droite, un déplacement de scène qui modifie le cadre et la réception de ses analyses sur l’islamisme et les mouvances apparentées.
Un lieu et une audience : l’exemple de Lyon
La journée consacrée aux « femmes face à l’islamisme », organisée sous la bannière du Centre européen de recherche et d’information sur le frérisme (Cerif), illustre ce basculement. L’événement s’est tenu le 13 décembre 2025 à l’Hôtel de région de la collectivité Auvergne‑Rhône‑Alpes, à Lyon, et a été ouvert par Laurent Wauquiez.
Le conseiller régional, décrit dans les comptes rendus comme « président du groupe Droite républicaine de l’Assemblée nationale », a salué la conférencière en la qualifiant de « directrice de recherche exceptionnelle ». Ces formules traduisent l’aura dont bénéficie l’anthropologue dans certains cercles politiques et médiatiques.
Un positionnement qui questionne la porosité entre savoir et politique
Plusieurs observateurs relèvent que la tenue d’un colloque scientifique ou quasi‑scientifique dans un hémicycle régional change le rapport entre l’expertise et la commande politique. Les lieux de décision politique offrent une visibilité particulière et peuvent transformer la portée symbolique d’analyses académiques, notamment lorsque les organisateurs et les orateurs entretiennent des affinités politiques.
Dans le cas présent, Florence Bergeaud‑Blackler apparaît, pour une partie du spectre médiatico‑politique, comme une interlocutrice privilégiée sur les questions liées aux Frères musulmans et à l’islamisme. Le texte original indique qu’elle « semble être devenue l’islamologue officielle » d’une galaxie politique et médiatique de droite ; cette formulation reste prudente et signale une visibilité accrue plutôt qu’un mandat institutionnel formel.
La présence d’élus lors de ces manifestations n’invalide pas la valeur des travaux, mais elle invite à garder une grille d’analyse sur la manière dont des conclusions scientifiques sont reprises dans des contextes politiques.
Rapprochements avec une commission d’enquête
Les analyses présentées lors de ces journées ont été largement reprises dans le rapport remis le 10 décembre 2025 par la commission d’enquête sur les possibles liens entre des partis politiques et des mouvances islamistes, commission lancée par Laurent Wauquiez.
Selon les éléments fournis, cette commission faisait suite à un rapport controversé sur « l’entrisme » des Frères musulmans, présenté en mai 2025. Ce rapport avait été commandé en 2024 par l’ex‑ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin (dans la période 2020‑2024), lequel avait reçu l’anthropologue place Beauvau en mai 2023.
La chronologie inscrite dans ces documents — rencontre en mai 2023, commande en 2024, rapport publié en mai 2025, puis rapport de commission le 10 décembre 2025 — montre une continuité d’intérêt institutionnel pour les travaux et les expertises mobilisées. Elle illustre aussi le passage d’analyses académiques à des usages politiques et administratifs formalisés.
Enjeux et limites
La diffusion d’analyses scientifiques au sein d’arènes politiques pose au moins deux types d’enjeux. D’abord, la question de la mise en perspective et de la controverse scientifique : des travaux d’anthropologie peuvent être interprétés différemment selon les cadres politiques qui les reprennent. Ensuite, la question de l’indépendance et de la réception médiatique : une forte visibilité dans des milieux alignés politiquement peut conduire à ce que certains publics perçoivent un chercheur comme un expert « affilié » plutôt que comme un observateur neutre.
Il convient de noter que les éléments rapportés ne fournissent pas, en eux‑mêmes, de preuves d’un lien institutionnel formel entre l’anthropologue et un parti politique. Le texte indique des reprises d’analyses et des rencontres protocolaires, mais sans allégués contrats ou mandats explicites mentionnés.
Ces distinctions sont importantes pour évaluer la portée des conclusions diffusées et pour comprendre comment des savoirs académiques circulent et se traduisent en décisions publiques.
En l’état, les faits consignés — dates des rencontres et des rapports, lieux des événements, formules publiques des intervenants — constituent la trame vérifiable de cette série d’interventions. Ils permettent d’observer une convergence entre des réseaux politiques à dominante droite et des acteurs académiques mobilisés sur les questions de l’islamisme, sans, toutefois, tirer de conclusions non étayées au‑delà des éléments fournis.
Les implications pratiques et démocratiques de cette porosité entre sphères scientifique et politique restent matière à débat public et à examen critique par la communauté académique et les médias.





