Professeur de sciences de l’information et de la communication à l’université de Lorraine, Nicolas Hubé figure parmi les 12 lauréats 2025-2026 de la Fondation pour les sciences sociales (FSS). Dans sa contribution au livre collectif Vérités et croyances au XXIe siècle (La Découverte, 240 pages, 25 euros), il s’attache à retracer l’évolution du journalisme et, plus largement, la mutation de l’espace public lorsque se multiplient ce qu’il appelle des « centres de vérité ».
Un idéal démocratique centré sur la délibération publique
Pour penser la place du journalisme dans la démocratie, Hubé reprend la grille de lecture proposée par le philosophe Bernard Manin. L’« idéal du gouvernement représentatif » y repose sur quatre principes : l’élection des gouvernants, leur indépendance, la liberté d’expression des gouvernés, et, enfin, la mise à l’épreuve des choix politiques par une discussion publique informée et civilisée.
Cette dernière exigence — la discussion publique — occupe une place centrale dans l’argumentaire. Selon Hubé, elle conditionne la capacité des citoyens à juger, comparer et sanctionner les décisions politiques. Le rôle des médias, dans ce cadre, n’est pas seulement de relayer des positions, mais de permettre la mise en visibilité et la confrontation des arguments.
De la transparence révolutionnaire à la presse partisane du XIXe siècle
Hubé rappelle que la mise en visibilité du pouvoir prend racine dès la Révolution française. Il évoque l’épisode du serment du Jeu de Paume (1789) et la célèbre toile de Jacques-Louis David où, au centre, un député est représenté en train de prendre des notes. Ce geste symbolique traduit une nouvelle exigence : le pouvoir doit se donner à voir et rendre compte des débats à ses concitoyens.
À partir de cette époque, la presse se développe rapidement. Mais son rôle n’est alors pas celui d’un « quatrième pouvoir » neutre et informatif au sens contemporain. Les journaux du début du XIXe siècle servent d’abord de tribunes aux élites : ils soutiennent, défendent ou contestent les pouvoirs en place. Cette liberté nouvelle s’accompagne toutefois de contraintes juridiques et politiques importantes : entre la Révolution et la loi sur la liberté de la presse de 1881, Hubé signale l’existence de 42 lois, décrets et arrêtés visant à restreindre ou à réguler la presse.
Multiplication des « centres de vérité » et recomposition de l’espace public
En s’appuyant sur ces ancrages historiques, Hubé analyse la situation contemporaine : la fragmentation des autorités d’information transforme le paysage médiatique et la manière dont les prises de parole se rencontrent. La phrase qui résume cette observation — « Les prises de parole ne se croisent plus de manière contradictoire dans un espace public pluraliste et critique » — souligne la perte d’un lieu partagé où des arguments opposés s’examinent collectivement.
Il ne s’agit pas, selon lui, d’un simple constat technique lié aux nouveaux canaux. C’est une question politique et sociale : lorsque des publics se regroupent autour de sources distinctes de légitimité, la confrontation argumentée entre positions compétentes et contradictoires s’affaiblit. Le résultat peut être une recomposition des audiences et une difficulté accrue à établir des normes communes de vérification et d’épreuve des faits.
Hubé met en lumière la tension entre une pluralité revendiquée et la fragilisation des mécanismes de délibération collective. Là où, historiquement, la presse constituait un espace — imparfait mais partagé — d’épreuve des discours, la diversité actuelle des lieux d’énonciation produit parfois des cloisonnements. Ces derniers rendent plus difficile l’établissement d’un jugement public commun sur les choix politiques.
Sans se prononcer sur des remèdes précis, l’analyse invite à repenser les instruments de mise en visibilité et de mise à l’épreuve des décisions publiques. Elle rappelle aussi que la liberté d’expression et la pluralité des médias sont des acquis historiques, mais que leur traduction en délibération utile dépend de conditions sociales et institutionnelles qui évoluent.
La contribution de Nicolas Hubé, telle que présentée dans Vérités et croyances au XXIe siècle, propose ainsi une lecture historique-conceptuelle du rôle du journalisme. Elle appelle à considérer non seulement les technologies et les canaux, mais aussi les formes de légitimation et de confrontation qui rendent possible une discussion publique informée.





