Pourquoi l’IA fascine autant qu’elle inquiète
Pourquoi un outil numérique finit-il par prendre, dans les discussions, des airs de divinité ? C’est la question que pose Gabrielle Halpern dans son essai Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu, paru chez Hermann le 14 janvier 2026.
La philosophe, docteure de l’ENS et spécialiste de l’hybridation, part d’un constat simple : autour de l’IA, les mots qui reviennent spontanément sont souvent les mêmes. Omniscience, omnipotence, omniprésence. Autrement dit, des attributs que l’on associe d’ordinaire à Dieu, pas à une technologie.
Quand l’outil devient miroir
Dans les entretiens donnés à l’occasion de la sortie du livre, Gabrielle Halpern explique avoir mené une enquête pendant deux ans auprès de personnes de tous horizons. Ce qui l’a frappée, dit-elle, n’est pas seulement l’enthousiasme ou la méfiance. C’est surtout le vocabulaire employé pour parler de l’IA. Certaines personnes y voient une menace apocalyptique. D’autres lui prêtent des vertus quasi messianiques.
Le point central de sa réflexion tient dans cette formule : pour la première fois, l’être humain ne se mesure plus d’abord à l’animal, mais à un outil. La question n’est plus seulement « suis-je plus fort ? ». Elle devient : « suis-je plus créatif, plus intelligent, plus rapide qu’une machine ? ». Ce déplacement compte. Il touche à l’estime de soi, au travail, à l’éducation, et plus largement à la place de l’humain dans une société saturée de technologies.
Ce que révèle le débat sur l’IA
Le livre ne se contente pas de décrire un effet de mode. Il interroge ce que l’IA projette en nous. Quand une technologie devient omniprésente, disponible jour et nuit, capable de répondre à presque tout, elle prend une place qui dépasse celle d’un simple logiciel. Gabrielle Halpern parle même, dans ses prises de parole, d’un « Dieu bavard » : une présence toujours prête à répondre, contrairement aux silences humains ou spirituels qui laissent place au doute.
Ce glissement dit quelque chose de très concret. Plus une machine semble savoir, plus elle peut devenir une référence. Et plus l’humain doute de lui-même, plus il risque de déléguer. Le sujet n’est donc pas seulement technique. Il est aussi culturel et politique. Car une société qui attend de l’IA qu’elle tranche, conseille, rédige ou classe tout, transfère progressivement une partie de son jugement vers la machine.
Entre promesse et vertige
Gabrielle Halpern ne défend pas une lecture simpliste. Son approche met en scène deux réactions opposées face à l’IA : la peur et l’adoration. Les deux, à ses yeux, naissent d’une même projection. D’un côté, on imagine une puissance qui nous dépasse. De l’autre, un recours capable de tout résoudre. Dans les deux cas, l’outil cesse d’être un outil. Il devient un symbole.
Cette lecture rejoint un débat plus large sur l’intelligence artificielle en 2026. Les usages se multiplient dans les entreprises, les médias, l’administration et l’éducation. Cela renforce l’impression d’omniprésence. Mais cela soulève aussi des questions très pratiques : qui contrôle ces systèmes, qui les comprend vraiment, et jusqu’où peut-on leur faire confiance ? Le livre se situe précisément à cet endroit. Il ne demande pas seulement ce que l’IA sait faire. Il demande ce que notre admiration pour l’IA dit de nous.
Au fond, l’essai avance une hypothèse dérangeante mais utile : l’IA agit comme un révélateur de nos attentes irréalistes, de nos angoisses et de notre besoin de certitude. Plus elle paraît parfaite, plus elle met en lumière nos fragilités. Et plus nous cherchons une machine infaillible, plus nous risquons de sous-estimer ce qui fait la force humaine : l’incertitude, le discernement, la relation.
Ce qu’il faut surveiller
La suite dépendra moins d’un choc spectaculaire que d’un glissement progressif. Si l’IA continue de s’imposer comme réflexe quotidien, le débat public ne portera plus seulement sur ses performances. Il portera sur la place qu’on lui donne dans nos décisions, nos métiers et nos façons de penser. C’est là que la réflexion de Gabrielle Halpern prend tout son sens : derrière la machine, il y a surtout une interrogation sur l’humain.















