Ce que ce procès raconte aux familles des victimes
Comment entendre un ancien président se dire victime, quand on a perdu un père, un mari ou un proche dans un attentat qui a détruit une famille entière ? Pour Maryvone Raveneau, qui a perdu son mari dans l’explosion du DC-10 d’UTA, la réponse est brutale : elle n’accepte pas que les rôles soient inversés.
Le procès en appel du financement libyen présumé de la campagne de Nicolas Sarkozy replonge dans une affaire au long cours, mêlant politique, argent et mémoire terroriste. Au cœur du dossier, les familles de victimes de l’attentat du DC-10 d’UTA, qui a fait 170 morts, dont 54 Français, au-dessus du désert du Ténéré en 1989. Abdallah Senoussi, ancien numéro 2 du régime libyen et condamné en France pour cet attentat, apparaît aussi dans cette histoire, puisque des rencontres avec Claude Guéant et Brice Hortefeux sont au centre des soupçons de l’accusation.
Un procès en appel, donc un deuxième temps judiciaire
Le procès en appel a repris le 16 mars. La cour entend désormais Nicolas Sarkozy à partir du mardi 7 avril, à 9 heures. En appel, une affaire déjà jugée est rejugée une seconde fois : les parties reprennent la parole, les arguments se confrontent à nouveau, et la juridiction peut confirmer, infirmer ou nuancer la première décision.
Dans ce dossier, l’ancien chef de l’État doit répondre aux parties civiles avant son interrogatoire. Les familles de victimes du DC-10 ont pris la parole la semaine précédente. Leur présence rappelle que ce dossier judiciaire ne se limite pas à la campagne présidentielle de 2007. Il s’inscrit aussi dans une histoire beaucoup plus ancienne, celle d’un attentat commis en 1989 et jamais effacé des mémoires.
Le cœur du conflit : mémoire des victimes contre défense des accusés
Maryvone Raveneau, 79 ans, appartient au collectif « Les Filles du DC-10 ». Elle dit avoir voté pour Nicolas Sarkozy en 2007. Mais aujourd’hui, elle le dit sans détour : elle est en colère. Elle estime que « les accusés se posent en victimes » et que « les victimes, ce sont ceux qu’on a tué et leurs familles bousillées ».
Son témoignage est chargé d’une double fatigue. D’un côté, le deuil ne s’éteint pas : son mari Georges, commandant de bord de l’avion, est mort dans l’explosion. De l’autre, le combat judiciaire s’étire depuis 36 ans. Elle dit n’attendre « rien du tout » de l’interrogatoire de Nicolas Sarkozy. Ce qu’elle espère, dit-elle, c’est surtout d’avoir été entendue.
Le point de rupture est aussi politique. La veuve du pilote reproche à l’ancien président sa ligne de défense après sa condamnation et les semaines qui ont suivi, marquées par une forte médiatisation. Elle juge « indécent » un passage de son livre sur son séjour en prison, où il dit avoir été blessé par les propos de certaines familles de victimes. Pour elle, le vrai drame reste ailleurs : « un deuil non-fait » et une vérité toujours recherchée.
Pourquoi les rencontres de 2005 restent explosives
Le dossier libyen repose sur une mécanique politique délicate. Selon l’accusation, le pacte de corruption pour financer la campagne présidentielle de 2007 aurait été conclu lors de rencontres organisées en 2005 avec Abdallah Senoussi. Or Senoussi n’est pas un nom neutre. Il est lié à l’attentat du DC-10 d’UTA. Ce lien donne au dossier une portée émotionnelle et symbolique hors norme.
Pour les familles, la blessure n’est pas seulement judiciaire. Elle est aussi morale. Voir des responsables politiques français rencontrer un homme condamné pour un attentat ayant tué leurs proches revient, pour elles, à banaliser une forme d’oubli. La comparaison avec les attentats du Bataclan, évoquée par Maryvone Raveneau, dit bien cette inquiétude : que se passerait-il si des responsables publics allaient discuter avec des figures liées à des crimes de masse ?
Pour les accusés, la ligne de défense est différente. Ils contestent les soupçons et récusent l’idée d’une entente politique ou financière. Dans un tel dossier, leur intérêt est clair : dissocier leurs rencontres diplomatiques ou politiques d’un quelconque financement occulte. La cour d’appel devra donc arbitrer entre deux récits incompatibles : celui d’un engrenage de corruption, et celui d’échanges sans lien prouvé avec l’argent de campagne.
Une affaire qui dépasse Nicolas Sarkozy
Ce procès touche plusieurs plans à la fois. Il interroge la probité du financement des campagnes électorales. Il questionne aussi la façon dont un ancien président, ses proches et ses intermédiaires ont pu évoluer dans l’ombre de la diplomatie avec la Libye de Kadhafi. Enfin, il expose la place accordée aux victimes dans les grands procès politico-financiers : elles ne sont pas là pour orienter la peine, mais pour rappeler le coût humain du dossier.
La tension est aussi institutionnelle. Une cour d’appel ne rejoue pas seulement un récit politique. Elle examine des faits, des responsabilités et des preuves. Mais dans une affaire aussi chargée, la perception publique compte autant que la procédure. Chaque prise de parole devient un test : pour la défense, c’est l’occasion de tenir sa version. Pour les parties civiles, c’est le moment de rappeler que derrière les intitulés judiciaires, il y a des morts et des familles brisées.
Les familles des victimes bénéficient d’une chose essentielle dans ce procès : un espace de parole. Les accusés, eux, cherchent à défendre leur version des faits et à éviter que le dossier se transforme en procès moral sans fin. Entre ces deux objectifs, la justice tente de maintenir une ligne de crête : juger des actes, sans effacer la mémoire de ceux qu’ils ont touchés.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
L’interrogatoire de Nicolas Sarkozy, prévu sur au moins trois jours, va concentrer l’attention. Il dira si la cour peut éclaircir le rôle des rencontres de 2005, la nature des échanges avec les proches de Kadhafi et le lien éventuel avec la campagne de 2007. Les prochaines audiences diront surtout si ce procès en appel peut rapprocher la justice de la vérité attendue depuis des décennies par les familles du DC-10.













