Xavier Dolan : pourquoi réduire les artistes au silence affaiblit le débat public et la crédibilité des artistes-citoyens

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Artistes et politique : face aux appels à la censure, aux polémiques (Berlinale) et aux stéréotypes qui dévalorisent leur parole, cet article défend la crédibilité des artistes-citoyens. Il invite à juger leurs interventions sur le fond — arguments et faits — et à préserver la place de l’art dans le débat public pour maintenir la pluralité démocratique.

L’idée selon laquelle les artistes « n’ont pas les connaissances requises » pour se prononcer sur des questions sociales ou politiques ne date pas d’hier. Pourtant, des éléments récents — appels à la censure émanant de personnalités publiques et politiques, la controverse de la Berlinale ou l’aveu de certains artistes de vouloir un « art apolitique » — rendent nécessaire une réflexion renouvelée sur la crédibilité et la valeur des artistes en tant que citoyens.

La question mérite d’être posée sans parti pris : d’où vient l’idée que les artistes devraient « rester en dehors de la politique » ? Ce questionnement touche à la fois à la conception de l’art, à la répartition du rôle public des intellectuels et à des préjugés sociaux qui affectent la réception des paroles artistiques.

Origines du terme « politique » et place de l’art

Le mot « politique » provient du grec ancien politikos, qui désigne ce qui est « relatif au citoyen, à la cité ». Dans la Grèce antique, il s’agissait de tout ce qui concerne la vie collective, l’organisation de la communauté et les décisions sur le bien commun.

Aristote, dans sa Politique, qualifie l’être humain de zôon politikon — un « animal politique » conçu pour vivre en communauté organisée. Dans cette perspective, l’art participe inévitablement à la vie collective : sans nécessairement prendre parti, il contribue à l’entretien du lien social, à la représentation des enjeux communs et à la fabrication de sens partagés.

Le préjugé qui disqualifie la parole artistique

La mise à l’écart des artistes sur le terrain politique repose en grande partie sur un stéréotype identitaire. L’artiste est souvent perçu comme « naïf » : émotif, idéaliste, détaché des « réalités » pratiques, rêveur plutôt que pragmatique. Ce cliché sert à réduire la portée de ses interventions publiques et à en remettre la légitimité en question.

La philosophe Miranda Fricker a conceptualisé ce phénomène comme une « injustice testimoniale » : un préjugé conduit un auditeur à dévaluer la crédibilité du locuteur. Appliqué aux artistes, ce mécanisme explique pourquoi leurs prises de parole sont parfois décrédibilisées avant même d’être examinées sur le fond.

Ce processus n’est pas anodin. Dévaloriser la parole d’un groupe pour sa seule identité porte atteinte au débat public, car il élimine a priori des points de vue qui pourraient enrichir la réflexion collective.

Exemples et conséquences contemporaines

Des épisodes récents illustrent ces tensions. Après la parution, en 2022, d’un article dans la presse espagnole qui m’attribuait des citations inventées de toutes pièces sur la valeur de l’art, l’ironie de participer aujourd’hui à cette réflexion ne m’échappe pas. Ce cas personnel met en lumière deux problèmes : l’altération des propos et la facilité avec laquelle une voix artistique peut être mise en doute.

À l’échelle publique, les appels à la censure et les polémiques festivalières — comme celle évoquée autour de la Berlinale — montrent que la tension entre art et politique n’est pas théorique. Elle a des effets concrets : retrait d’œuvres, pression sur des programmateurs, débats médiatiques qui polarisent plus qu’ils ne discutent les enjeux soulevés par les créations.

Ces réactions ont une double conséquence. Elles réduisent l’espace du débat démocratique et renforcent l’idée que seules certaines catégories d’intervenants auraient compétence pour parler des affaires communes. Or cette hiérarchie des voix fragilise la pluralité nécessaire à une conversation civique robuste.

Vers une remise en question des critères de crédibilité

Plutôt que d’exiger des artistes une neutralité impossible, il paraît plus utile d’évaluer leurs interventions sur la base d’arguments et d’éléments factuels. Interroger la pertinence d’une prise de parole implique d’écouter le contenu, de peser les raisons avancées et de distinguer l’émotion esthétique de l’argumentation citoyenne.

Admettre que l’art puisse être politique au sens large — c’est‑à‑dire lié à la vie commune et aux représentations sociales — ne signifie pas que toute œuvre doive devenir un manifeste. Cela signifie, en revanche, que la parole artistique doit conserver sa place dans l’espace public et être jugée pour ce qu’elle apporte au débat.

La question de la crédibilité des artistes-citoyens appelle donc une réponse qui soit à la fois conceptuelle et pratique : reconnaître la dimension politique de l’art et s’attacher à évaluer la qualité des interventions sans les rejeter pour des raisons identitaires.

Le débat est ouvert et requiert une attention renouvelée aux normes qui gouvernent notre conversation publique. Omettre la contribution des artistes, ou la banaliser d’emblée, revient à appauvrir le tissu démocratique dont ils font aussi partie.

Parlons Politique

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