L’Autorité nationale de sécurité sanitaire (Anses) alerte sur une exposition croissante au cadmium dans l’alimentation française : selon l’étude présentée mercredi par l’agence, environ la moitié de la population est aujourd’hui surexposée à ce métal lourd, présent notamment dans les céréales, les pains, les pommes de terre et les pâtes.
Une contamination principalement d’origine agricole
Le cadmium provient naturellement de sols calcaires et de roches phosphatées, mais son transfert vers la chaîne alimentaire s’est amplifié en lien avec l’utilisation d’engrais minéraux phosphatés et de fertilisants organiques (boues d’épandage, effluents d’élevage, compost). L’étude de l’Anses précise que l’alimentation représente 98 % des apports de cadmium pour la population générale.
L’agence note une augmentation marquée de la concentration en cadmium pour certains aliments : +28 % sur les dix dernières années pour des catégories telles que les pommes de terre et certains produits céréaliers. « C’est ce qui nous a le plus frappés, cette augmentation obstinée et constante de l’exposition au cadmium », déclare Mathieu Schuler, directeur général délégué de l’Anses.
La France affiche par ailleurs des niveaux d’imprégnation trois à quatre fois supérieurs à ceux observés dans d’autres pays européens ou aux États-Unis, un écart que Géraldine Carne, coordinatrice de l’expertise à l’Anses, attribue en partie à des habitudes alimentaires (consommation importante de céréales) et à un recours plus élevé aux engrais et amendements.
Effets sanitaires et populations les plus vulnérables
La surexposition au cadmium comporte des risques avérés pour la santé. L’Anses rappelle des liens avec une fragilité osseuse accrue (ostéoporose, aggravation des fractures), des atteintes rénales et des effets cardiovasculaires. Par inhalation en milieu professionnel, le cadmium est classé comme « cancérogène certain » ; il peut aussi être impliqué, selon l’agence, dans certains cancers de la vessie, de la prostate ou du sein.
Le métal s’élimine très lentement : sa demi-vie corporelle est estimée entre 10 et 30 ans, ce qui explique une accumulation progressive avec l’âge. Pourtant, au regard des valeurs de référence biologiques, ce sont les jeunes enfants qui présentent les dépassements relatifs les plus importants : l’étude indique un dépassement de 100 % pour les enfants âgés de 25 à 36 mois.
Les voies d’exposition ne se limitent pas à l’ingestion : le cadmium peut aussi être inhalé sous forme de particules très fines ou pénétrer par voie cutanée, même si l’alimentation reste la source dominante pour la population générale.
Préconisations de l’Anses et pistes techniques
Face à ces constats, l’Anses formule plusieurs recommandations pour réduire les apports agricoles et alimentaires. Elle propose notamment de limiter le flux d’apport de cadmium à 2 g par hectare et par an. Pour atteindre cet objectif, l’agence suggère une teneur maximale de 20 mg de cadmium par kg d’engrais phosphatés, contre des seuils actuellement fixés à 60 mg au niveau européen et à 90 mg en France.
L’agence encourage également le développement de techniques de « décadmination » des matières fertilisantes. « Les technologies existent, des brevets ont été déposés depuis des dizaines d’années par voie de cristallisation ou d’absorption et les surcoûts induits restent limités », souligne Yann Le Bodo, chargé de projets à l’Anses.
Parmi d’autres options, l’Anses évoque la remobilisation du phosphore déjà présent dans les sols, par exemple via l’emploi de couverts végétaux, afin de réduire les apports extérieurs d’engrais phosphatés.
Conseils alimentaires et limites des solutions actuelles
À l’échelle individuelle, l’étude recommande de diversifier l’alimentation : les légumineuses (lentilles, pois chiche, pois cassés, fèves) figurent en exemple, car elles contiennent des niveaux de cadmium dix fois inférieurs à ceux observés dans les céréales et restent peu consommées en France, alors qu’elles apportent des protéines végétales.
L’Anses rappelle aussi que l’agriculture biologique n’est pas automatiquement à l’abri de la contamination, puisque les fertilisants organiques peuvent également contenir du cadmium.
Enfin, l’agence avertit que si les niveaux d’exposition actuels se maintiennent sans mesures correctives, « des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population », selon Géraldine Carne. La seconde partie du rapport détaille les actions nécessaires et les marges d’intervention au niveau des pratiques agricoles et de la réglementation des engrais.
Marie Bellan





