Pourquoi Kinshasa mise sur les jetons numériques
Pour la RDC, l’enjeu est simple à formuler. Comment transformer une richesse immense en revenus concrets, sans la perdre dans les circuits classiques de la finance ? Le programme AXIS répond à cette question avec un vocabulaire de cryptoactifs, de ressources naturelles et de développement local. L’idée affichée est de financer des projets communautaires en adossant des actifs numériques à des biens réels, comme l’or, le carbone forestier, le café ou le cacao.
Ce choix n’arrive pas par hasard. La RDC concentre une partie majeure du bassin du Congo, qui abrite une forêt tropicale stratégique pour le climat mondial et pour les revenus futurs du pays. L’ONU et la Banque mondiale rappellent aussi qu’une grande partie de la population dépend directement de cette forêt pour sa nourriture, sa santé et ses moyens de subsistance. Autrement dit, le sujet n’est pas seulement financier. Il touche au développement rural, à la lutte contre la déforestation et au partage de la valeur.
Blockchain, token, crédit carbone : ce que ces mots veulent dire
La blockchain est, en version simple, un registre partagé de transactions. La Banque des règlements internationaux la décrit comme une forme de registre distribué où les informations sont organisées en blocs liés entre eux. Dans le langage du programme AXIS, ce socle technique sert à tracer des actifs et à leur donner une traçabilité numérique. L’objectif est d’éviter les doubles comptages, les pertes de documents et les modifications a posteriori.
Le token, lui, est un jeton numérique qui représente ici une valeur réelle. AXIS présente cette logique comme celle des « real-world assets », des actifs numériques adossés à des biens physiques. Le projet met en avant deux vitrines : WinstantGold pour la tokenisation liée à l’or, et MACC pour les certificats carbone communautaires. Dans sa communication, le programme parle aussi d’une phase pilote avant un élargissement à d’autres chaînes de valeur.
Le crédit carbone obéit à une logique différente. Un crédit représente, en théorie, une tonne de CO2 évitée ou retirée de l’atmosphère. La Banque mondiale rappelle que ces crédits doivent être mesurés, vérifiés et suivis avec rigueur pour garder leur crédibilité. L’enjeu est crucial en RDC, où les autorités ont déjà engagé des discussions sur un registre domestique du carbone et sur l’opérationnalisation d’une autorité de régulation du marché carbone.
Ce que le programme peut changer, et pour qui
Sur le papier, AXIS peut modifier la chaîne de valeur. Si un actif est mieux tracé, si les acheteurs ont davantage de visibilité, et si la distribution des revenus est réellement vérifiable, le pays peut capter plus de financement et mieux le répartir. C’est la promesse des plateformes numériques dans les marchés carbone : rendre les flux plus lisibles, attirer des investisseurs et sécuriser les paiements. La Banque mondiale défend d’ailleurs, pour le bassin du Congo, des feuilles de route qui visent précisément à structurer des marchés carbone crédibles et à débloquer du financement basé sur les résultats.
Pour les communautés rurales, l’enjeu est plus concret encore. Dans le programme Mai-Ndombe, la Banque mondiale indique que 19,47 millions de dollars ont déjà été versés à la RDC pour 3,89 millions de tonnes d’émissions réduites, avec une part importante destinée aux communautés locales et aux peuples autochtones. C’est l’argument social du marché carbone : faire remonter une partie de la valeur vers ceux qui protègent la forêt. Mais cet argent ne tombe pas du ciel. Il dépend de la mesure des résultats, des règles de partage et de la capacité administrative à contrôler les flux.
Les gagnants potentiels sont donc clairs. Côté État, il y a la promesse de recettes nouvelles et d’un outil de souveraineté économique. Côté acheteurs, il y a l’espoir d’un actif plus traçable et plus lisible. Côté communautés, il peut y avoir davantage de projets locaux, à condition que la redistribution soit réelle. Mais si la gouvernance faiblit, les grands acteurs captent souvent l’essentiel de la valeur, tandis que les villages restent avec les contraintes foncières et les promesses.
Les critiques : la technologie ne règle pas tout
Le principal argument des sceptiques est simple. Une blockchain peut enregistrer un actif, mais elle ne garantit pas, à elle seule, la qualité climatique du projet. L’OCDE explique que les marchés du carbone ont besoin de règles claires, de capacités administratives solides et de cadres d’intégrité ambitieux. Sans cela, le risque est connu : fragmentation du marché, mauvaise qualité des crédits et signal prix trop faible pour financer des projets sérieux.
Le précédent Verra montre aussi les limites du tout-token. En 2022, le grand registre de référence des crédits carbone a interdit la création de jetons à partir de crédits retirés du marché, au motif qu’un retrait doit garder un seul sens : le crédit a servi et son bénéfice environnemental est consommé. Cette décision visait justement à éviter la confusion entre crédit retiré et nouvel instrument négociable. Autrement dit, la blockchain ne suffit pas si le statut juridique du crédit reste flou.
Les critiques portent aussi sur les droits des communautés. Carbon Market Watch rappelle que les projets carbone peuvent échouer sur le consentement libre, préalable et éclairé, sur la transparence des contrats et sur la protection des populations locales. Greenpeace Afrique défend, de son côté, une ligne plus dure : selon l’organisation, faire des marchés carbone l’outil central revient à marchandiser la nature et à maintenir des pollueurs dans un modèle d’exception. Ces voix ne disent pas que toute finance climat est inutile. Elles disent qu’un crédit mal conçu peut devenir une nouvelle zone grise.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le vrai test d’AXIS ne sera pas le vocabulaire, mais l’architecture. La RDC doit encore préciser ses règles domestiques, consolider son registre carbone, clarifier les responsabilités entre acteurs publics et privés, et montrer comment les revenus seront distribués sur le terrain. Les États généraux des forêts de 2025 ont d’ailleurs recommandé d’opérationnaliser l’ARMC, de clarifier les droits fonciers et de renforcer la transparence et la traçabilité. C’est là que le projet se jouera vraiment.
Les prochains mois diront aussi si la RDC parvient à transformer son avantage forestier en financement crédible, ou si le pays reste coincé entre deux logiques. D’un côté, la promesse d’un outil moderne pour monétiser des actifs réels. De l’autre, la crainte d’un marché difficile à gouverner, où la technologie donne une impression de contrôle sans résoudre les questions de fond. La suite dépendra moins des mots-clés que des preuves.













