Quand une forêt peut rapporter des revenus sans être coupée, la vraie question n’est pas seulement écologique. Elle est politique. Qui fixe les règles ? Qui contrôle les hectares ? Et qui touche vraiment l’argent ? En République démocratique du Congo, le marché du carbone se joue autant dans les arbres que dans le rapport de force entre l’État, les communautés et les acheteurs étrangers.
Une forêt immense, mais un marché encore fragile
Le décor est connu, mais il faut le rappeler. La RDC possède plus de 155 millions d’hectares de forêts, soit près de 67 % de son territoire. Elle concentre aussi environ 18 % des forêts tropicales du monde et près de 8 % du carbone forestier de la planète. Ces masses forestières sont pourtant sous pression. La croissance démographique, l’extension agricole et les activités extractives pèsent déjà sur les écosystèmes. Autrement dit, la forêt congolaise vaut beaucoup, mais elle coûte aussi très cher à protéger.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’initiative MACC, pour Marché du carbone communautaire. Elle s’adosse au programme AXIS, porté par le Fonds social de la RDC et Phoenix Capital. Le dispositif annonce un fonds dédié de 750 millions de dollars pour financer la conservation, la reforestation et l’agroforesterie. Il dit aussi viser plus de 2 millions de ménages agricoles péri-forestiers. Le projet veut donc faire de la forêt un actif financier, mais avec une promesse politique claire : reprendre la main sur un secteur où les intermédiaires privés ont souvent dicté leurs règles. le programme AXIS et son fonds PHOENIX-MACC
Cette ambition arrive après plusieurs années de soupçons sur les crédits carbone forestiers. Une étude publiée dans Science a montré en 2023 que les réductions d’émissions attribuées à certains projets de conservation avaient été surestimées. Un autre travail, publié en 2024 dans Nature Communications, a conclu que les grands acheteurs du marché se tournaient surtout vers des crédits peu chers et à haut risque. Bref, le marché existe. Mais sa crédibilité reste fragile.
Partager la valeur avec les communautés : la promesse et ses conditions
Sur le papier, MACC veut rompre avec le vieux schéma du « projet imposé d’en haut ». Le mécanisme annonce un partage équitable des bénéfices avec les communautés locales et les peuples autochtones. Concrètement, les crédits générés pourraient financer des infrastructures de santé et d’éducation, des projets agricoles, du développement local ou même une rétribution directe. Cette promesse change tout. Si elle tient, la valeur de la forêt ne reste pas au sommet de la chaîne. Elle descend jusqu’aux villages. Sinon, elle remonte vers les cabinets, les fonds et les courtiers.
Mais cette redistribution dépend de conditions très concrètes. La FAO rappelle que la RDC a adopté en 2022 une loi qui protège les droits des peuples autochtones et que les communautés peuvent obtenir des concessions forestières communautaires jusqu’à 50 000 hectares. Elle souligne aussi que les peuples autochtones ne représentent qu’environ 1 % à 3 % de la population, tout en jouant un rôle central dans la garde des forêts. Sans droits fonciers lisibles, sans consentement clair et sans registre public, la promesse du partage reste théorique. C’est là que se joue la différence entre un revenu local et un nouvel accaparement. les droits forestiers des peuples autochtones en RDC selon la FAO
Un précédent montre pourtant que des flux financiers peuvent être distribués plus proprement. En juin 2025, la Banque mondiale a annoncé un premier paiement de 19,47 millions de dollars à la RDC pour 3,89 millions de tonnes d’émissions évitées dans le Mai-Ndombe. Le programme prévoit qu’une part importante aille aux communautés locales et aux peuples autochtones, avec des retombées pour plus de 120 000 personnes et environ 2 000 emplois locaux. Ce cas ne règle pas tout. Mais il montre qu’un crédit carbone peut devenir autre chose qu’un simple actif spéculatif, à condition que la gouvernance suive. le programme Mai-Ndombe et ses paiements carbone
Pourquoi la crédibilité du crédit carbone fera tout basculer
Les critiques, elles, ne visent pas seulement les intentions. Elles visent la mécanique. Le rapport publié en octobre 2025 par Rainforest Foundation UK a identifié 71 projets carbone couvrant environ 100 millions d’hectares, soit près de la moitié du pays. L’ONG alerte sur des revendications de droits sur le carbone menées par des entreprises et des investisseurs étrangers, souvent sans consultation suffisante des communautés ni supervision publique claire. Pour les communautés, le risque est évident : perdre la maîtrise du territoire au nom d’un revenu futur.
Le problème n’est pas seulement congolais. Il touche toute l’économie du carbone forestier. La RDC a bien créé une Autorité de régulation du marché du carbone, l’ARMCA, que le gouvernement présente comme l’outil chargé de donner un cadre légal et institutionnel au secteur. Le ministère travaille aussi sur une politique forestière nationale censée mieux articuler conservation, valorisation économique et climat. Mais sans registre national opérationnel, sans certification indépendante et sans règles lisibles sur les droits carbone, le marché reste exposé aux doubles comptages, aux projets fantômes et aux promesses trop belles pour être vraies.
Au fond, c’est là que se joue l’avenir de MACC. Ses promoteurs veulent faire monter le prix de la tonne congolaise de carbone et sécuriser des crédits « crédibles » sur 30 ans. Ils annoncent une fenêtre de 18 à 24 mois pour installer ce cadre. Le test sera simple : est-ce que les premiers crédits seront réellement auditables, traçables et utiles aux communautés ? Ou deviendront-ils, comme tant d’autres, un objet de défiance sur un marché déjà abîmé ? Les prochains mois diront si la RDC transforme son capital forestier en levier de développement, ou en nouvelle bataille de souveraineté.













