Quand la visite médicale devient un vrai sujet pour les entreprises
Pour beaucoup de salariés, la médecine du travail reste un rendez-vous discret. Pour les employeurs, c’est une obligation. Dans le privé, chaque entreprise doit organiser ou financer un service de prévention et de santé au travail. Le plus souvent, les petites structures passent par un service interentreprises, plutôt que par une structure maison.
Ce cadre concerne du monde. Les services interentreprises accompagnent environ 1,5 million d’employeurs et près de 15 millions de salariés. Autrement dit, quand un nouvel acteur arrive, il ne s’agit pas d’un micro-marché. C’est un rouage central de la prévention au travail.
Sano entre dans un secteur très verrouillé
À Paris, Sano figure désormais sur la liste régionale des services agréés en Île-de-France. La DRIEETS y mentionne un agrément daté du 1er janvier 2026, pour une durée d’un an. Sur la même liste, la plupart des autres services sont agréés pour cinq ans.
Le service est installé au 23, rue de Saint-Pétersbourg, dans le 8e arrondissement de Paris. Son site précise qu’il couvre Paris et plusieurs communes des Hauts-de-Seine, avec une montée en charge annoncée sur le reste de l’Île-de-France à partir de 2027. Le nom de Jonathan Ardouin apparaît dans les mentions légales comme directeur de la publication.
Le positionnement est net. Sano dit vouloir remettre la prévention au centre, avec un accent sur la santé mentale, la santé des femmes et les troubles musculo-squelettiques. Le service met aussi en avant la prise de rendez-vous en ligne et des offres complémentaires comme la formation, la vaccination ou le dépistage.
Un système sous tension depuis des années
Ce nouvel entrant arrive dans un secteur que l’État juge encore trop rigide. Dans son rapport publié en 2026 sur l’innovation en santé au travail, l’IGAS estime que les services se modernisent vite, surtout sur le numérique, mais qu’une forte hétérogénéité demeure entre structures. L’inspection considère aussi que la régulation publique reste lourde, redondante et peu incitative.
Le même rapport recommande de favoriser plus explicitement la création de nouveaux services interentreprises, les SPSTI. Il propose aussi d’encadrer davantage la répartition des médecins du travail, en fixant une fourchette de salariés par médecin, afin de lisser les déséquilibres territoriaux. L’idée n’est pas de tout casser. Il s’agit plutôt d’ouvrir un peu le jeu.
Les chiffres montrent un secteur déjà vaste. Une enquête du ministère du Travail sur l’activité 2024 recense 175 services interentreprises et 326 services autonomes. Dans le même ensemble, les SPSTI représentent 91 % des salariés couverts. Le système n’est donc pas marginal. Il pèse lourd dans la santé au travail en France.
Ce que cela change, concrètement, pour les entreprises
Pour les grandes entreprises, l’autonomie reste possible. Elles peuvent créer leur propre service, à condition d’en avoir la taille et les moyens. Pour les PME et les TPE, l’adhésion à un service interentreprises reste la norme. C’est là que l’arrivée d’un nouvel acteur peut jouer sur l’accès, la réactivité et la proximité.
Le financement compte autant que l’organisation. Le Code du travail prévoit que le coût moyen de l’offre socle est calculé à partir des charges du service rapportées au nombre de travailleurs facturés. En clair, les employeurs paient une cotisation mutualisée. Ils ne règlent pas chaque rendez-vous au détail.
Cette logique protège surtout les petites structures. Elles accèdent à un suivi qu’elles ne pourraient pas internaliser. En revanche, elle alimente aussi la frustration d’employeurs qui jugent le service trop opaque, trop lent ou pas assez utile pour prévenir réellement les absences et les arrêts de travail.
Moderniser, oui. Mais au bénéfice de qui ?
Du côté des réformateurs, la ligne est claire. L’IGAS veut un secteur plus ouvert à l’innovation, avec davantage de souplesse pour les infirmiers en santé au travail, de meilleurs outils de certification et une consultation plus systématique des bénéficiaires. Sano se place dans cette logique, en promettant une médecine du travail plus simple, plus accessible et plus numérique.
Mais la contestation ne désarme pas. La CGT a dénoncé dès 2022 une réforme qu’elle jugeait régressive. Le syndicat estime qu’elle n’a créé aucun nouveau droit pour les travailleurs, qu’elle n’a pas corrigé les inégalités entre salariés selon la taille de l’entreprise et qu’elle tend à faire porter davantage de responsabilité sur les services de santé au travail et sur les salariés eux-mêmes.
Autrement dit, les gagnants potentiels ne sont pas les mêmes selon l’angle choisi. Les employeurs cherchent souvent de la lisibilité et des délais plus courts. Les services veulent des règles plus souples pour recruter et innover. Les salariés, eux, ont surtout besoin d’un suivi médical réellement utile, capable de prévenir les risques avant qu’ils ne deviennent des arrêts, des inaptitudes ou des sorties précoces de l’emploi.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
Le point clé sera la capacité de Sano à tenir dans la durée. Un agrément court, une équipe médicale stable, des rendez-vous disponibles et un vrai ancrage territorial feront la différence. La question n’est pas seulement d’ouvrir un centre à Paris. C’est de prouver qu’un nouveau modèle peut fonctionner sans sacrifier la prévention de fond.
Il faudra aussi regarder si d’autres services franchissent le pas hors de l’Île-de-France. L’IGAS pousse l’État à favoriser plus clairement la création de nouveaux SPSTI. Dans le même temps, les autorités régionales gardent la main sur l’agrément, la certification et le contrôle du secteur. La prochaine bataille se jouera donc autant dans les textes que dans la capacité réelle à recruter et à couvrir les petites entreprises.













