Le Maroc veut transformer la roche en engrais phosphatés. Pour les citoyens, cela change-t-il les prix alimentaires, l’approvisionnement et le pouvoir d’achat ?

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Le Maroc accélère la transformation de sa ressource phosphate pour produire des engrais phosphatés haut de gamme. Les sites de Mzinda, Jorf Lasfar et Safi doivent porter la capacité à plusieurs millions de tonnes par an. Ce virage industriel peut peser sur les prix et l’approvisionnement agricoles.

Un marché stratégique en train de changer de mains

Quand un pays détient une ressource aussi rare que le phosphate, la vraie question n’est plus seulement de savoir combien il exporte. C’est de savoir s’il vend encore de la matière brute, ou s’il capte enfin plus de valeur en la transformant chez lui.

C’est exactement l’enjeu du Maroc. Le royaume veut pousser plus loin sa montée en gamme dans les engrais. Et derrière cette stratégie, il y a une idée simple : peser davantage sur un marché mondial vital pour l’agriculture, donc pour les prix alimentaires.

Le Maroc mise sur sa ressource la plus précieuse

Le sous-sol marocain concentre une part décisive des réserves mondiales de phosphate. Le groupe OCP, contrôlé par l’État, présente le pays comme détenteur de 68 % des réserves mondiales connues, selon l’USGS cité par l’entreprise. La ressource est centrale. Le phosphate fait partie des trois nutriments essentiels aux cultures, avec l’azote et la potasse. Sans lui, impossible de maintenir des rendements élevés à grande échelle.

Pendant longtemps, le Maroc a surtout exporté des engrais phosphatés basiques. Ce modèle change. Le pays veut désormais produire davantage d’engrais composés et de solutions plus techniques, mieux adaptées à des sols précis et à des usages agricoles plus exigeants. C’est une montée en gamme industrielle. Et c’est aussi une manière de garder davantage de valeur ajoutée sur place.

Le chantier engagé près de Mzinda, à environ 240 kilomètres au sud-ouest de Casablanca, s’inscrit dans cette logique. Il couvre 460 hectares. Il fait partie d’un corridor industriel qui va jusqu’au port de Safi, sur l’Atlantique. Le site doit d’abord produire 4,5 millions de tonnes par an d’engrais phosphatés à la fin de 2026. L’objectif grimpe ensuite à 9 millions de tonnes en 2028. Dans les documents de l’entreprise, le développement de l’axe Mzinda-Safi vise une capacité annuelle de 15 millions de tonnes de roche, 3 millions de tonnes d’acide phosphorique et 8,4 millions de tonnes d’engrais à l’horizon 2028.

Une chaîne industrielle conçue pour transformer, pas seulement extraire

Le projet ne repose pas sur un seul site. Il s’appuie sur plusieurs maillons industriels. D’un côté, Mzinda doit traiter la roche phosphatée. De l’autre, le complexe de Jorf Lasfar, déjà présenté par OCP comme le plus grand complexe intégré de production d’engrais phosphatés au monde, doit servir de base pour fabriquer des engrais plus élaborés.

Ce point est essentiel. Les engrais composés de pointe ne sont pas de simples phosphates concentrés. Ils associent plusieurs nutriments et répondent à des besoins agronomiques plus ciblés. Ils sont plus chers, mais souvent plus efficaces. Pour OCP, l’enjeu est donc de passer d’un modèle de volume à un modèle de spécialisation. Le groupe parle d’une stratégie guidée par la science, la nutrition des sols et l’adaptation aux besoins locaux.

Le corridor industriel compte aussi sur le port de Safi. L’entreprise indique qu’un nouveau Safi Phosphate Hub, en construction sur 800 hectares, doit atteindre une capacité de 8,4 millions de tonnes de TSP, le triple superphosphate, d’ici 2028. Le port de Safi Atlantique doit, lui, permettre des flux d’import-export pouvant aller jusqu’à 19 millions de tonnes par an. Là encore, l’idée est claire : sécuriser toute la chaîne, de la roche au produit fini, jusqu’à l’embarquement maritime.

Pourquoi cette stratégie compte bien au-delà du Maroc

Le sujet dépasse largement le cadre national. Les engrais sont au cœur de la production alimentaire mondiale. Quand leur prix bouge, c’est toute la chaîne agricole qui vacille, des exploitations aux marchés internationaux. Le Maroc, en renforçant sa capacité de transformation, cherche donc à devenir un acteur encore plus influent sur un marché sensible.

Cette montée en puissance intervient aussi dans un contexte où la sécurité d’approvisionnement est devenue un sujet politique. Les tensions géopolitiques des dernières années ont rappelé la fragilité des marchés d’engrais. Dans ce paysage, un fournisseur capable de livrer à grande échelle, avec des produits plus sophistiqués, prend de l’importance. Le Maroc mise précisément là-dessus.

Le pays n’est pas en terrain inconnu. OCP dit déjà produire sur plusieurs sites, avec une chaîne intégrée allant de l’extraction au transport, puis à la transformation chimique. Le complexe de Jorf Lasfar, ouvert dans les années 1980, a été agrandi au fil du temps pour devenir un pivot industriel mondial. Le nouveau cycle d’investissement vise à aller plus loin encore. Il ne s’agit plus seulement de garder une rente minière. Il s’agit de construire une industrie chimique lourde autour de cette rente.

Ce que cela peut changer dans les prochaines années

Pour le Maroc, le pari est économique autant que stratégique. Produire des engrais plus élaborés permet de mieux valoriser chaque tonne de phosphate extraite. Cela peut aussi renforcer les exportations vers les marchés africains, européens et asiatiques, où la demande reste forte.

Mais cette stratégie a ses contraintes. Une telle montée en gamme suppose des investissements massifs, des infrastructures logistiques solides, un accès stable à l’énergie et à l’eau, ainsi qu’une maîtrise des procédés chimiques. Le groupe OCP met justement en avant des installations pensées pour optimiser l’usage de l’eau non conventionnelle et récupérer les effluents. C’est un point important dans un pays soumis à une forte pression hydrique.

Reste enfin une question de rapport de force. Plus OCP avance dans les engrais spécialisés, plus le Maroc s’éloigne du rôle de simple exportateur de roche. Cela lui donne plus de poids. Mais cela l’expose aussi davantage aux cycles du marché mondial des engrais, très sensibles aux coûts de production, au transport et à la demande agricole.

La suite se jouera donc sur le calendrier industriel. D’ici à fin 2026, le premier palier de production à Mzinda doit être visible. Puis viendra l’étape de 2028, avec la montée en puissance annoncée de l’ensemble Safi-Mzinda-Jorf Lasfar. C’est à ce moment-là que l’on saura si le Maroc a vraiment réussi son changement d’échelle.

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