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PFAS : l’Europe accélère, l’industrie décroche ? Le cas SEB face au risque de délocalisation

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La restriction PFAS pourrait fragiliser SEB et accélérer les fuites de carbone. Sans ajustement carbone aux frontières, l’UE risque de délocaliser ses émissions… et ses emplois.

Transition écologique UE industrie européenne : sur le papier, la promesse est claire. Réduire la pollution, protéger la santé, verdir l’économie. Dans les faits, l’équation se complique lorsque l’accélération réglementaire européenne s’applique à des secteurs exposés à la concurrence mondiale, sans contraintes équivalentes hors UE. Le cas de Groupe SEB, champion industriel français de l’équipement domestique, illustre ce décalage : une entreprise qui investit massivement dans l’innovation et l’écoconception, mais qui se retrouve fragilisée par la perspective d’une restriction très large des PFAS, au moment même où ses concurrents fabriquent en Chine, à des coûts 3 à 5 fois inférieurs, sans règles comparables.

Les chiffres récents posent le décor. En 2025, SEB affiche un chiffre d’affaires d’environ 8,17 milliards d’euros (en léger recul) et un résultat opérationnel d’activité autour de 601 millions d’euros, en baisse d’environ 25% sur un an. Dans le même temps, le groupe a annoncé un plan Rebond visant environ 200 millions d’euros d’économies à horizon 2027, avec jusqu’à 2 100 postes potentiellement concernés dans le monde. Pour comprendre ce paradoxe, il faut regarder le cœur du sujet : comment calibrer une transition écologique qui reste efficace sur le plan environnemental sans provoquer une désindustrialisation accélérée et des “fuites de carbone” ?

Le paradoxe vert : un industriel exemplaire, pourtant sous pression

Groupe SEB n’est pas l’archétype de l’industriel “réfractaire” à la transition. Le groupe met en avant des investissements annuels d’environ 290 millions d’euros en R&D (soit près de 3,5% du chiffre d’affaires) et un effort d’innovation régulier, avec environ 400 brevets déposés par an. La stratégie repose sur l’industrialisation d’alternatives, notamment via des gammes à faible empreinte carbone.

Un exemple souvent cité : la gamme Renew, positionnée sur des revêtements céramiques et des matériaux recyclés, avec des allégations de réduction d’empreinte carbone de l’ordre de 75% sur certains cycles de fabrication, et des composants comme de l’aluminium 100% recyclé selon les références. Sur le marché français, SEB revendique une place importante sur la céramique, avec une dynamique commerciale forte depuis 2023. Autrement dit, l’entreprise suit déjà l’orientation “verdir les produits” demandée par les politiques publiques.

Pourtant, les résultats 2025 et l’annonce du plan “Rebond” rappellent une réalité macroéconomique : l’industrie européenne évolue dans une compétition mondiale où l’énergie, les coûts salariaux, les charges administratives et l’exposition réglementaire pèsent plus lourdement qu’ailleurs. Le risque, pour un acteur comme SEB, n’est pas uniquement de devoir investir pour substituer un matériau. C’est de devoir investir plus vite que ses concurrents, dans un cadre où l’avantage compétitif peut basculer… au profit d’usines situées hors UE.

À ce stade, une question politique devient centrale : à quoi sert une transition écologique si elle se traduit par la disparition d’industries européennes, remplacées par des importations produites dans des conditions plus polluantes ?

L’asymétrie réglementaire : l’Europe se contraint, le monde s’ajuste à minima

La restriction des PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) cristallise ce débat. Ces “polluants éternels” sont associés à des risques sanitaires et environnementaux documentés, ce qui explique la volonté de réduire leur usage. Mais la façon de procéder fait polémique : une démarche réglementaire très large, potentiellement rapide à l’échelle industrielle, et surtout très européenne.

Le cadrage REACH : une trajectoire 2026-2029 qui pèse dès maintenant

En janvier 2023, cinq pays (Allemagne, Danemark, Pays-Bas, Norvège, Suède) ont porté une proposition de restriction des PFAS dans le cadre de REACH, avec l’objectif d’encadrer un ensemble très vaste de substances et d’usages. L’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a précisé viser une finalisation des avis scientifiques (comités RAC et SEAC) d’ici fin 2026. La décision politique finale (Commission et États membres) pourrait intervenir ensuite, avec une mise en œuvre possible à partir de 2028-2029 selon les scénarios et périodes de transition.

Pour le lecteur, ces dates peuvent sembler lointaines. Pour un industriel, elles ne le sont pas. Dès aujourd’hui, ces échéances imposent : des budgets de substitution, des requalifications produits, des tests, des validations sécurité, des investissements machines, et des choix industriels irréversibles. L’ECHA a aussi publié une version mise à jour du dossier en 2025 après consultation, signe d’un sujet encore en construction, mais dont l’ombre portée sur l’investissement est déjà réelle. Pour situer le cadre officiel, on peut consulter la page ECHA dédiée : le calendrier ECHA sur l’évaluation de la restriction PFAS.

Chine et États-Unis : l’écart de contrainte devient un avantage compétitif

Là où le débat devient explosif, c’est que la contrainte n’est pas symétrique. Sur les ustensiles de cuisson, la Chine n’a pas de restriction comparable sur le PTFE (polytétrafluoroéthylène), matériau clef de nombreux revêtements antiadhésifs. Le cadre international s’appuie surtout sur des interdictions ciblées (par exemple certains PFAS historiques) via la Convention de Stockholm, mais pas sur une logique d’interdiction quasi-universelle à court terme pour l’ensemble de la chaîne.

Aux États-Unis, le paysage est encore différent : un patchwork État par État. Certains États adoptent des interdictions de produits PFAS dès 2025, d’autres résistent ou reculent sous pression des acteurs économiques. Cet éclatement rend la gestion industrielle complexe : un groupe européen doit adapter ses gammes selon les États, gérer des risques de contentieux, et maintenir sa conformité sur plusieurs territoires simultanément.

Résultat : SEB se retrouve à gérer la pression réglementaire sur deux fronts (UE et États-Unis), pendant que des acteurs internationaux peuvent rester compétitifs en conservant des chaînes de production hors UE. Dans les petits appareils, l’exemple le plus fréquemment cité par les industriels est celui de SharkNinja : société américaine dont une large partie de la fabrication est localisée en Chine, avec une vitesse de mise sur le marché jugée très élevée grâce à des cycles produit courts et des leviers marketing puissants.

Le facteur “risque juridique” : l’effet domino des règlements PFAS américains

Au-delà des interdictions, le sujet PFAS porte une charge juridique majeure, particulièrement visible aux États-Unis. Les accords transactionnels récents donnent une mesure de l’ordre de grandeur : 3M a obtenu l’approbation finale d’un accord pouvant atteindre 12,5 milliards de dollars avec des réseaux publics d’eau, avec des paiements démarrant dès 2024 selon les annonces de l’entreprise. Pour le détail, voir le communiqué 3M sur l’accord PFAS avec des réseaux publics d’eau.

D’autres groupes (Chemours, DuPont, Corteva) ont annoncé des accords à 1,185 milliard de dollars sur des réclamations liées à l’eau potable, et un règlement avec l’État du New Jersey totalisant 875 millions de dollars sur 25 ans, incluant des volets PFAS selon les communiqués. Ces chiffres ne visent pas directement SEB, mais ils créent un contexte : le mot PFAS devient synonyme de “risque systémique” en assurance, en finance et en réputation. Pour documenter ces jalons : l’accord Chemours/DuPont/Corteva avec des réseaux d’eau et l’accord avec l’État du New Jersey.

Les fuites de carbone : quand la vertu européenne déplace les émissions

Le cœur du reproche politique adressé à l’UE tient en deux phrases : si la production part hors d’Europe, les émissions ne disparaissent pas; elles changent d’adresse. C’est le mécanisme classique des fuites de carbone. Un site européen ferme ou réduit ses volumes face aux coûts et aux contraintes. Les produits continuent d’être consommés, mais importés. La production se fait alors dans des pays où l’électricité est plus carbonée, les normes environnementales plus faibles et l’efficacité énergétique plus hétérogène.

Dans l’industrie, l’histoire est connue. L’acier, le textile, l’électronique grand public ont déjà connu des bascules majeures hors Europe. En France, la désindustrialisation a entraîné une contraction historique de l’emploi manufacturier, souvent résumée par l’idée d’une perte d’environ la moitié des emplois industriels en un demi-siècle. Quelle est la valeur d’un durcissement réglementaire si, au final, les émissions mondiales restent stables, voire augmentent à cause de chaînes logistiques plus longues ?

SEB est souvent présenté comme une exception. Le groupe maintient 11 usines en France et environ 6 000 emplois dans le pays, dont près de 3 000 dans la production. Une part significative des volumes fabriqués en France part à l’export (ordre de grandeur communiqué par l’entreprise : autour de 70% sur certains périmètres). Cette configuration est rare dans une industrie exposée à la concurrence asiatique.

Le site de Rumilly, en Haute-Savoie, concentre l’attention : une usine emblématique, associée à la fabrication de poêles et d’ustensiles antiadhésifs, et à des centaines voire plus d’un millier d’emplois selon les périodes. Le scénario redouté par les industriels est simple : si une interdiction large du PTFE en Europe intervient autour de 2028, sans contrainte équivalente en Chine, la production pourrait être mécaniquement déplacée vers l’Asie. L’Europe importerait alors des ustensiles “conformes” à minima, mais fabriqués dans un environnement plus carboné, avec des contrôles variables.

Le dilemme politique : protéger la santé sans sacrifier l’industrie

Une critique crédible doit commencer par reconnaître le fond du problème : les PFAS ont un historique lourd, et certains territoires en France ont subi des pollutions avérées. À Rumilly, des épisodes anciens sont évoqués par des acteurs locaux et des dossiers historiques : dépôts et rejets sur plusieurs décennies, impacts sur la ressource en eau, inquiétudes sanitaires. La demande de protection et de transparence est légitime, et l’inaction n’est pas une option durable.

Mais l’autre moitié du raisonnement politique est tout aussi incontournable : détruire une industrie européenne qui investit dans des alternatives n’efface pas le besoin de produits. Cela ne fait que transférer la fabrication vers des zones moins exigeantes. En clair, on remplace un producteur européen, soumis à des normes, par un producteur extraterritorial qui peut être plus polluant, tout en gardant les mêmes volumes consommés.

Le “trou dans la raquette” : l’absence de protection frontière cohérente

Pour de nombreux industriels, le problème n’est pas la transition, mais son architecture. Le débat revient alors vers un instrument : l’ajustement carbone aux frontières (CBAM). L’idée : faire payer aux importations un coût lié à leur empreinte carbone, afin d’éviter que la contrainte imposée en Europe ne se transforme en avantage compétitif ailleurs.

Le CBAM existe déjà sur des secteurs (acier, ciment, aluminium, engrais, électricité, hydrogène), mais il ne couvre pas, à ce stade, l’ensemble des produits finis. La Commission européenne a lancé une consultation sur une possible extension à des produits “en aval” et des mesures anti-contournement, avec une intention de proposition avant fin 2025. Sur ce point, voir la consultation sur l’extension du CBAM aux produits en aval.

Par ailleurs, les institutions européennes ont aussi acté une simplification du CBAM en 2025, notamment via un seuil d’exemption pour les petits importateurs, afin de réduire la charge administrative. La question devenue politique est donc double : comment étendre la protection sans complexifier à l’excès, et comment la rendre efficace contre la concurrence de masse ? Pour le cadre : l’accord sur la simplification du CBAM.

Accélérer la substitution, mais avec des moyens et du réalisme industriel

Une autre voie consiste à assumer un objectif de substitution, mais en calibrant le tempo : financement public/privé, partenariats, industrialisation progressive. Le point faible souvent remonté par les industriels est la capacité à basculer vite à grande échelle. Dans le cas de SEB, la céramique est un axe stratégique, mais les volumes restent minoritaires comparés au total du marché. L’entreprise a déjà lancé des gammes, mais transformer l’ensemble de la production ne se fait pas en 12 mois. Il faut de la qualification produit, des tests d’usage, des validations de durabilité et des capacités industrielles. Sans cela, la frustration du consommateur (prix, disponibilité, performance) favorise… l’importation.

Pour clarifier le débat, on peut résumer les options politiques dans une courte grille :

  • Option 1 : Interdiction rapide sans filet → risque élevé de délocalisation, importations accrues, bénéfice climatique incertain.
  • Option 2 : Interdiction progressive + soutien massif à la substitution → coût budgétaire, mais maintien d’un tissu productif et montée en compétence.
  • Option 3 : Interdiction + mécanisme frontière (type CBAM étendu) → réduction des fuites de carbone, mais négociations commerciales et complexité de mise en œuvre.

Une écologie qui protège : le test de vérité de la souveraineté industrielle

La transition écologique UE industrie européenne ne se jouera pas uniquement sur des textes. Elle se jouera sur la cohérence d’ensemble : calendrier, compétitivité, mesures de protection, et capacité réelle à produire en Europe ce que l’on consomme. L’histoire industrielle récente a déjà montré ce qui se passe lorsque l’écart de coûts devient trop grand : les usines ferment, les produits continuent d’arriver par conteneurs, et l’empreinte carbone est simplement déplacée.

Le cas SEB, avec ses usines françaises, ses investissements en R&D et ses projets d’écoconception, met l’UE face à un test de vérité : si l’Europe interdit plus vite que le reste du monde, sans ajustement carbone ou exigences équivalentes sur les importations, elle risque d’organiser sa propre fragilisation industrielle. À l’inverse, si elle combine ambition environnementale, tempo réaliste, soutien à l’innovation et instruments de concurrence loyale, la transition peut redevenir une stratégie de souveraineté plutôt qu’un accélérateur de dépendance.

L’enjeu, au fond, dépasse les poêles antiadhésives. Il pose une question de méthode : verdir l’économie européenne, oui, mais sans oublier que l’écologie se mesure en émissions mondiales, et la politique en emplois locaux.

Parlons Politique

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