Quand un salarié s’arrête plusieurs semaines, qui compense la paie perdue, et pour combien de temps ? Depuis le 1er avril 2025, la réponse est un peu moins généreuse pour les arrêts du privé : le plafond de calcul des indemnités journalières est passé de 1,8 à 1,4 Smic, soit 2 522,57 € au lieu de 3 242,31 € par mois. La baisse ne touche donc pas tout le monde de la même façon. Elle vise d’abord les salariés dont le salaire dépasse ce nouveau seuil.
Ce durcissement arrive au moment où la dépense repart très vite. L’Assurance maladie a relevé une hausse de 27,9 % des indemnités journalières entre 2019 et 2023. En 2024, hors Covid, la croissance reste de 7,6 %, avec 3,6 points liés à l’effet prix, donc aux salaires, et 4 points à l’effet volume, c’est-à-dire au nombre de journées indemnisées.
Pourquoi la facture des arrêts maladie grimpe
Le mécanisme de base est simple. Dans le privé, l’arrêt maladie est indemnisé à partir du quatrième jour, après trois jours de carence. L’Assurance maladie verse 50 % du salaire journalier de base, mais dans la limite d’un plafond fixé chaque année. Si l’employeur maintient le salaire, il peut recevoir les indemnités à la place du salarié et avancer la paie complète. Autrement dit, selon les entreprises, la note n’est pas portée par les mêmes acteurs.
Et cette différence compte. La CNAM souligne que les grandes entreprises couvrent plus souvent les jours de carence ou assurent un maintien de salaire que les petites. Résultat : le même arrêt ne pèse pas pareil selon la taille de la boîte, le contrat collectif, ou la présence d’une prévoyance. Pour un salarié bien couvert, le choc est amorti. Pour un salarié d’une petite structure, il peut être direct.
Les faits derrière la hausse
La hausse ne vient pas d’un seul facteur. La Drees a estimé qu’en 2023, la dépense consacrée aux salariés du privé et aux contractuels publics atteignait 10,2 milliards d’euros. Dans le détail, les arrêts des 50 ans ou plus représentent 29 % des arrêts, mais 42 % des dépenses. Et les arrêts de plus de six mois pèsent 7 % des arrêts, mais 45 % de la facture. Le coût est donc tiré par les arrêts longs, pas seulement par leur nombre.
La CNAM va plus loin. Selon son rapport 2026, environ 60 % de la progression récente s’explique par des facteurs démographiques et économiques : plus d’emploi, plus de vieillissement, plus de salaires. Les 40 % restants renvoient à une hausse de la fréquence et de la durée des arrêts à âge donné. Les causes précises restent multiples : conditions de travail, pénibilités physiques, contraintes psychosociales, précarité, inégalités territoriales d’accès aux soins, et parfois surprescription. Le sujet n’est donc pas seulement budgétaire. Il est aussi social et sanitaire.
Ce que change la baisse du plafond
Concrètement, la mesure réduit la protection des salariés les mieux rémunérés, surtout ceux qui gagnent entre 1,4 et 1,8 Smic et qui n’ont pas une bonne couverture complémentaire. Pour l’Assurance maladie, le gain est immédiat. Pour les salariés bien couverts, l’effet peut être absorbé par l’employeur ou la prévoyance. Mais pour les autres, le manque à gagner est réel. C’est là que la réforme devient politique : elle réduit la dépense publique, mais elle transfère une partie du risque vers l’entreprise, le salarié, ou les organismes complémentaires.
Le gouvernement n’a pas agi seulement sur le plafond. Il a aussi serré la vis sur les fraudes. L’Assurance maladie a indiqué que les fraudes aux indemnités journalières ont atteint 42 millions d’euros en 2024, contre 17 millions en 2023, et que 60 % des montants frauduleux ont été stoppés avant versement. Parallèlement, la loi a restreint certaines prescriptions en téléconsultation et rendu obligatoire un formulaire papier sécurisé quand l’arrêt dématérialisé n’est pas possible. Mais même en hausse, la fraude reste très en dessous de la masse totale des dépenses d’IJ, qui se compte en milliards.
Des réponses politiques opposées
Les syndicats dénoncent surtout un transfert de charge vers les plus fragiles. La CFTC juge que la baisse du plafond pénalise d’abord les salariés les plus exposés sur le marché du travail. La CFDT parle, elle, d’un budget brutal pour les plus fragiles et estime que la réforme ne traite pas les causes de fond de la hausse des arrêts maladie. Derrière ces critiques, une idée revient : couper dans l’indemnisation ne fait pas disparaître la maladie, ni la fatigue, ni les postes pénibles.
Les employeurs, eux, mettent l’accent sur la lisibilité et le contrôle. Le Medef propose de dématérialiser tous les arrêts de travail et de simplifier les indemnités journalières par un montant forfaitaire, au nom de la simplicité et de la lutte contre la fraude. Cette lecture trouve un écho dans le diagnostic de la CNAM : le système est complexe, les règles varient selon le statut, et les couvertures d’entreprise créent déjà des écarts entre salariés. Autrement dit, une simplification peut aider les entreprises et les assureurs, mais elle ne produit pas les mêmes effets pour tous les assurés.
Ce qu’il faut surveiller
Le vrai test, dans les prochains mois, sera de voir si l’État s’en tient à un pilotage par le plafond, ou s’il agit aussi sur les causes de fond. La CNAM a posé le débat en parlant d’un système plus juste, plus lisible et plus soutenable. Mais tant que les arrêts longs, les pénibilités, la pression au travail et les inégalités de couverture resteront intactes, la facture continuera de se déplacer plus qu’elle ne se résoudra. C’est ce point, plus que le seul niveau du plafond, qui dira qui paie vraiment l’addition.













