Quand une jeune pousse texane a besoin de tubes d’acier français pour aller chercher de la chaleur à plusieurs kilomètres sous terre, ce n’est pas un détail industriel. C’est le signe qu’une filière encore discrète devient un vrai marché, tiré par la demande américaine en électricité fiable et décarbonée. Vallourec veut clairement en être. L’activité nouvelles énergies du groupe doit compter à terme dans sa croissance.
Aux États-Unis, la géothermie reste minuscule dans le mix électrique. En 2024, elle a produit moins de 1 % de l’électricité des centrales au réseau. Mais l’échelle change vite quand les data centers, les industriels et les réseaux cherchent une énergie disponible 24 heures sur 24. Le département de l’Énergie estime que le pays dispose d’environ 4 gigawatts de capacité géothermique installée, tout en voyant un potentiel d’au moins 300 gigawatts d’ici 2050. Et depuis janvier 2025, le Trésor américain classe explicitement la géothermie parmi les technologies éligibles aux crédits 45Y et 48E, les crédits d’impôt fédéraux pour l’électricité propre.
Un marché minuscule, mais déjà stratégique
Ce qui attire les développeurs, ce n’est pas seulement le climat. C’est le besoin de puissance pilotable. La géothermie fournit une énergie constante, là où le solaire et l’éolien dépendent de la météo. C’est précisément ce que recherchent de grands acheteurs comme Google, Meta ou les opérateurs de réseaux, qui ont signé ou élargi plusieurs accords ces dernières années avec Fervo Energy et d’autres acteurs du secteur. Le rapport 2025 du NREL rappelle d’ailleurs que Fervo a levé des financements massifs et que la technologie attire déjà des contrats industriels importants.
La logique est simple : plus le projet est profond, plus il faut d’équipement spécialisé, de forage, de contrôle thermique et de tubes capables de tenir des conditions extrêmes. Fervo dit utiliser des techniques venues du pétrole et du gaz, comme le forage horizontal et la fibre optique distribuée, pour ouvrir des réservoirs jadis jugés trop difficiles ou trop chers. C’est exactement le type de terrain où un tubeur comme Vallourec a une carte à jouer.
Pourquoi Vallourec y trouve sa place
Le groupe français n’arrive pas en débutant. Il dit travailler dans la géothermie depuis plus de 30 ans et avoir qualifié ses connexions VAM® jusqu’à 350 °C. Son offre inclut aussi THERMOCASE® VIT, un tube isolé sous vide présenté comme utile dans les systèmes géothermiques en circuit fermé pour limiter les pertes thermiques. Vallourec a aussi indiqué avoir remporté une commande pour Fervo aux États-Unis en 2023, puis, en février 2026, avoir signé un partenariat avec XGS Energy pour soutenir une chaîne d’approvisionnement sur des projets géothermiques de nouvelle génération dans l’Ouest américain.
Le pari est clair : faire des nouvelles énergies une brique rentable du groupe. Vallourec vise 10 % à 15 % de son EBITDA dans cette activité d’ici 2030. Pour le fabricant, cela signifie moins de dépendance aux cycles du pétrole et du gaz. Pour ses clients américains, cela veut dire un fournisseur déjà rodé aux conditions sévères du sous-sol. Et pour les petits développeurs, le message est moins confortable : dans la géothermie profonde, ceux qui gagnent sont souvent ceux qui peuvent signer des contrats longs et financer l’amont, avant même que le premier mégawatt soit vendu. C’est une déduction logique à partir de l’intensité capitalistique des projets et des montants déjà levés par Fervo.
Ce que le contrat change vraiment
Pour Vallourec, l’intérêt dépasse la seule ligne de chiffre d’affaires. Chaque nouveau projet géothermique valide des produits conçus pour des températures élevées, des pressions fortes et des chantiers complexes. Cela nourrit aussi le reste de sa stratégie industrielle, du captage de carbone à l’hydrogène, que le groupe met dans le même panier stratégique. Aux yeux du marché, la géothermie sert donc à la fois de relais commercial et de preuve technique.
Pour les États-Unis, l’enjeu est différent. La géothermie peut apporter une puissance stable à des réseaux saturés par la hausse de la demande électrique. Mais elle ne crée pas de miracle instantané. Il faut forer, tester, surveiller et parfois recommencer. Le département de l’Énergie souligne lui-même qu’il étudie les effets environnementaux liés à l’usage de l’eau et à la sismicité induite. L’USGS consacre aussi ses travaux récents à ce risque dans les projets géothermiques. Autrement dit, la filière avance, mais elle reste une industrie du sous-sol, pas une technologie sans aléa.
Une filière soutenue, mais pas sans débat
Le soutien public américain existe, mais il n’est pas gravé dans le marbre. En janvier 2025, le Trésor a confirmé l’éligibilité de la géothermie aux crédits fiscaux propres. Puis, en juillet 2025, une note du Congressional Research Service a expliqué que le projet de loi budgétaire H.R. 1 réduirait l’avantage fiscal des projets géothermiques en avançant l’échéance du crédit d’investissement de 2035 à 2032 pour certains projets, avec d’autres restrictions sur la transférabilité. À l’inverse, la Chambre a aussi vu naître en décembre 2025 le Geothermal Tax Parity Act, porté par la républicaine Celeste Maloy, pour préserver un traitement fiscal plus favorable.
Cette opposition dessine les gagnants et les perdants. Les développeurs géothermiques, les fournisseurs de tubes et les grands acheteurs d’électricité veulent de la stabilité fiscale. Les partisans d’un resserrement des crédits, eux, veulent réduire le coût budgétaire et imposer des garde-fous, notamment sur les entités étrangères. Les États et les comtés où se trouvent les projets regardent aussi la question de près, parce que l’activité peut amener emplois, sous-traitance et recettes, mais aussi des nuisances de chantier, des interrogations sur l’eau et une vigilance accrue sur les microséismes.
Le dossier à surveiller
La suite se jouera sur trois fronts. D’abord, la capacité de Fervo et de ses partenaires à transformer les annonces en centrales livrées, avec des projets comme Cape Station et les chantiers liés à Meta. Ensuite, l’évolution du cap fédéral : le département de l’Énergie a encore annoncé, en février 2026, jusqu’à 171,5 millions de dollars pour accélérer la géothermie américaine. Enfin, le débat fiscal au Congrès, qui décidera si la géothermie reste une industrie aidée, ou une filière poussée à marcher plus vite toute seule. Pour Vallourec, c’est là que se joue la vraie question : simple opportunité ponctuelle, ou nouvelle ligne de métier durable.













