Un commerce mondial qui ralentit sans s’arrêter
Le commerce mondial n’a pas disparu. Il avance encore, mais plus lentement, et surtout plus cher. L’Organisation mondiale du commerce estime que les échanges de marchandises ont progressé de 4,6 % en 2025. Pour 2026, son scénario de base tombe à 1,9 %, loin du rebond de 2025. Les services résistent mieux, avec une croissance encore attendue à 4,8 % cette année. Autrement dit, la mondialisation ne recule pas. Elle devient plus sélective, plus nerveuse et plus coûteuse pour ceux qui exportent.
Cette lenteur n’est pas abstraite. Elle se voit dans les routes, les ports et les assurances. L’UNCTAD rappelle que le transport maritime porte plus de 80 % du commerce mondial de marchandises. Quand un passage stratégique se tend, toute la chaîne paie. Le détroit d’Ormuz reste l’un de ces points de friction. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole y transite normalement, et qu’une rupture durable des flux de gaz naturel liquéfié y créerait un choc difficile à remplacer à court terme.
La facture invisible : délais, assurance, trésorerie
Le coût du commerce ne se limite pas au fret. Il arrive aussi sous forme de délais de paiement, de taux de change et de contrats plus compliqués. Dans son Global Survey 2025, Allianz Trade a interrogé 4 500 entreprises dans neuf pays. Le constat est net : près de 60 % des firmes s’attendent à un impact négatif de la guerre commerciale, 45 % anticipent une baisse de leur chiffre d’affaires à l’export, et 42 % prévoient un repli compris entre -2 % et -10 %. Le même sondage montre aussi que 73 % des entreprises françaises sont payées entre 30 et 70 jours. Pour un exportateur, cela signifie moins de cash disponible pour financer stocks, transport et couverture du risque.
C’est là que le débat devient politique. Les gagnants sont souvent ceux qui ont de la trésorerie, plusieurs marchés et des équipes capables de rerouter vite les flux. Allianz Trade note que beaucoup d’entreprises cherchent des routes alternatives, diversifient leurs clients et font davantage porter la logistique aux fournisseurs. Les perdants, eux, sont les plus petits. La CPME estime qu’un droit de douane généralisé de 15 % sur les exportations européennes vers les États-Unis ajouterait plus de 1,8 milliard d’euros de taxes douanières aux entreprises françaises, sur près de 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires exporté. Elle souligne surtout que les PME n’ont pas le même pouvoir de négociation que certains grands groupes.
Pourquoi l’impact n’est pas le même partout
La France exporte encore beaucoup, mais la carte des exportations reste concentrée. Selon l’Insee, les exportations françaises de biens ont atteint 599,5 milliards d’euros en 2024, pour un déficit commercial de 79,5 milliards. L’Insee ajoute qu’en 2022, 22 % des exportations régionales étaient concentrées dans une centaine d’établissements. Plus de la moitié des exportations régionales, 56 %, partaient vers l’Union européenne. Cela veut dire une chose très simple : les entreprises les mieux insérées dans les chaînes européennes, les plus diversifiées et les plus grosses encaissent mieux les chocs. Les régions et les secteurs dépendants d’un seul débouché, eux, les encaissent de plein fouet.
On comprend alors pourquoi les effets diffèrent autant entre grands groupes et PME, entre industriels et sous-traitants, entre métropoles et territoires plus spécialisés. Un grand exportateur peut renégocier un contrat, décaler une livraison ou répartir son risque sur plusieurs continents. Une PME, elle, vit souvent avec moins de marge, moins d’outils financiers et moins de poids face à ses clients. Cette asymétrie ne relève pas seulement du commerce. Elle touche aussi l’emploi local, la capacité d’investissement et la stabilité des carnets de commandes.
Ce qui peut encore contenir la casse
Tout n’est pas joué d’avance. L’OCDE montre qu’une partie du coût commercial vient de la bureaucratie et des frictions aux frontières. Dans une mise à jour de mars 2025, l’organisation indique que les goulots d’étranglement et les lourdeurs administratives ont reculé de 3 % à 7 % depuis 2022 dans 163 pays et territoires. Elle ajoute que les réformes de facilitation des échanges ont déjà réduit les coûts commerciaux jusqu’à 5 % sur la dernière décennie, et qu’un nouveau cycle de réformes pourrait encore générer 12 points de gains de coûts supplémentaires. Le message est clair : la résistance du commerce mondial ne dépend pas seulement des guerres commerciales. Elle dépend aussi de la qualité des règles.
Cette lecture est importante, car elle évite deux erreurs symétriques. La première consiste à annoncer la fin de la mondialisation à chaque crise. La seconde consiste à croire que tout s’ajuste tout seul. L’IMF rappelle qu’une fragmentation plus profonde du commerce international pourrait coûter jusqu’à 7 % du PIB mondial à long terme. À l’inverse, l’OMC insiste sur le rôle de la demande en produits liés à l’intelligence artificielle, des services et des chaînes d’approvisionnement qui s’adaptent encore. La réalité, aujourd’hui, est donc double : le commerce tient, mais il tient en supportant davantage de charges.
Horizon : ce qu’il faut surveiller
Le signal à surveiller dans les prochaines semaines est simple : les flux autour du détroit d’Ormuz et l’évolution des coûts d’énergie et de transport. L’OMC note que le trafic dans le détroit est tombé de 138 navires marchands par jour à presque zéro dans son scénario de conflit prolongé, et elle prévient qu’une énergie durablement chère retrancherait encore 0,5 point à ses prévisions de commerce en 2026. Si ces flux se normalisent, une partie de la pression retombe. S’ils restent bloqués, les exportateurs continueront de payer plus pour vendre au même endroit.













