Plus de ménages en haut, moins au milieu
À partir de quel niveau de revenu commence-t-on vraiment à respirer ? Aux États-Unis, la réponse dépend moins d’un chiffre magique que du coût de la vie, du diplôme, du secteur d’activité et de la taille du foyer. Sur cinquante ans, davantage de ménages ont grimpé vers le haut de l’échelle. Mais le centre, lui, s’est contracté.
Dans les enquêtes du Pew Research Center sur la classe moyenne américaine, la classe moyenne regroupe les ménages dont le revenu est compris entre les deux tiers et deux fois le revenu médian national, après ajustement selon la taille du foyer. Dans l’enquête sur les zones locales, les revenus sont aussi corrigés selon le coût de la vie. En 2024, le revenu médian d’un ménage américain était de 83 730 dollars. Le seuil de la “bonne vie” n’est donc pas le même à Wichita et à Honolulu.
Ce que montrent les chiffres
Le mouvement de fond est net. En 1971, 61 % des Américains vivaient dans des ménages de classe moyenne. En 2023, ils n’étaient plus que 51 %. Dans le même temps, la part vivant dans des ménages à revenus élevés est passée de 11 % à 19 %, tandis que la part des revenus modestes a glissé de 27 % à 30 %. Pew souligne d’ailleurs que la hausse de la part des ménages aisés peut aussi être lue comme une forme de progrès économique.
Mais la progression n’a pas profité pareil à tous les étages. Entre 1970 et 2022, le revenu médian des ménages de classe moyenne est passé d’environ 66 400 dollars à 106 100 dollars, soit +60 %. Celui des ménages aisés est monté de 144 100 dollars à 256 900 dollars, soit +78 %. Résultat : la classe moyenne a perdu du poids dans le revenu total, de 62 % à 43 %, pendant que la part captée par les ménages aisés montait de 29 % à 48 %. Le milieu existe encore. Mais il pèse moins lourd qu’avant.
Qui a gagné de la place
Ce basculement n’est pas abstrait. Il suit des lignes sociales très concrètes. Le diplôme reste l’un des meilleurs tremplins. En 2024, les ménages dirigés par une personne titulaire d’un diplôme universitaire de quatre ans affichaient un revenu médian de 132 700 dollars. Ceux dont le chef de ménage avait seulement un diplôme du secondaire étaient à 58 410 dollars. Sans diplôme du secondaire, on tombait à 36 900 dollars. Autrement dit, l’école continue de trier les trajectoires.
Les métiers pèsent tout autant. Les secteurs de la gestion, des finances, de l’informatique, des sciences et de l’ingénierie concentrent une forte part des ménages à revenus élevés. L’âge compte aussi : les adultes de 30 à 64 ans sont plus souvent au sommet que les enfants ou les plus de 65 ans. Et la composition du foyer joue un rôle : les personnes mariées sont plus souvent dans le milieu ou le haut de l’échelle. Les gagnants de cette montée sont donc surtout les diplômés, les cadres et les couples stables.
Les écarts raciaux restent, eux, très marqués. En 2022, environ 27 % des Américains d’origine asiatique et 21 % des Blancs vivaient dans des ménages à revenus élevés, contre environ 10 % ou moins chez les Américains noirs, hispaniques, hawaïens ou pacifiques, ainsi que chez les Amérindiens et autochtones d’Alaska. La mobilité existe, mais elle ne se distribue pas de manière égale.
Le revenu, à lui seul, ne dit pourtant pas tout. Le patrimoine raconte une autre histoire. En 2021, le ménage typique à revenu élevé détenait 803 400 dollars de patrimoine net médian, contre 204 100 dollars pour un ménage de revenu moyen. Et les écarts de richesse restent nets à l’intérieur même d’une tranche de revenu : les ménages blancs ont encore environ trois fois plus de patrimoine que les ménages noirs, et deux à trois fois plus que les ménages hispaniques, dans les catégories moyenne et supérieure. Cette réserve d’argent change tout quand il faut faire face à une panne, un licenciement ou un enfant à financer.
La classe moyenne supérieure ne se sent pas toujours à l’abri
La lecture change quand on quitte les tableaux statistiques pour la vie quotidienne. La Réserve fédérale a constaté en 2024 que 60 % des adultes jugeaient que la hausse des prix avait détérioré leur situation financière. Même parmi ceux qui gagnent 100 000 dollars ou plus, 53 % disaient avoir été touchés. Beaucoup ont réduit leur épargne, changé de produits, ou repoussé un gros achat. On peut donc monter d’un cran dans la hiérarchie des revenus tout en restant vulnérable aux prix.
C’est là que la contradiction apparaît. À Brookings, des économistes rappellent qu’il existe plusieurs façons de définir la classe moyenne. Leur argument est simple : un centre qui se vide n’est pas automatiquement le signe d’un pays qui s’appauvrit. Si davantage de ménages passent dans la catégorie supérieure, la distribution se déplace vers le haut, même si la catégorie intermédiaire rétrécit. Cette lecture met l’accent sur le progrès absolu, pas seulement sur la position relative des uns par rapport aux autres.
Ce qu’il faut surveiller
Au fond, les bénéficiaires de cette recomposition sont clairs : les ménages diplômés, les salariés des secteurs les mieux rémunérés, les couples qui mutualisent leurs revenus et ceux qui possèdent déjà un patrimoine. Les ménages laissés de côté sont plus souvent les moins diplômés, les parents seuls, les enfants et les seniors, qui restent davantage exposés aux revenus modestes. Le même salaire ne produit d’ailleurs pas le même niveau de confort selon qu’on vit dans une région chère ou non.
La question à suivre, dans les prochains mois, est simple : les salaires réels vont-ils continuer à courir plus vite que les prix ? C’est ce décalage qui dira si la progression vers la classe moyenne supérieure devient un vrai gain de pouvoir d’achat, ou seulement un meilleur classement sur le papier. Tant que les prix grignotent l’épargne et retardent les achats, la montée sociale reste fragile.













