À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la cartographie électorale retrouve une place centrale dans l’analyse des dynamiques politiques. Dans leur ouvrage Nouvelle cartographie électorale de la France (Textuel, 304 pages, 24 euros), l’économiste Youssef Souidi et l’éditeur Thomas Vonderscher proposent une lecture fine et bureau par bureau du corps électoral français.
Une méthodologie à très haute résolution
Héritiers d’une tradition qui remonte au sociologue André Siegfried et à son Tableau politique de la France de l’Ouest (1913), les auteurs utilisent une méthode quantitative très précise. Ils croisent les résultats des quelque 70 000 bureaux de vote que compte la France avec les données sociales de l’Insee, afin d’obtenir une granularité inédite.
Inspirés par des travaux récents — cités dans l’ouvrage, parmi lesquels Une histoire du conflit politique (Seuil, 2023) de Julia Cagé et Thomas Piketty — Souidi et Vonderscher cherchent à dépasser l’échelle communale pour observer les comportements électoraux là où ils se manifestent réellement : au bureau de vote.
Nuancer les récits de fractures territoriales
La cartographie de terrain remet en question certains récits simplificateurs. Si le discours public évoque souvent des « fractures » géographiques nettes entre villes et campagnes, l’analyse bureau par bureau montre une réalité plus nuancée. Les auteurs soulignent que les motifs de vote s’alignent moins sur des frontières administratives que sur des conditions de vie et des relations aux services de proximité.
Cette approche permet de préciser où et comment se forment les soutiens à différents partis. Les cartes ne produisent pas une géographie monolithique, mais un paysage politique en mosaïque, façonné par l’accès aux services, la composition sociale et les expériences quotidiennes des électeurs.
Les résultats dessinent un nouveau paysage politique, marqué par la fin du fait majoritaire et par une tripartition durable de l’électorat. Les auteurs notent cependant que le socle électoral macroniste paraît désormais fragile, sans pour autant tirer de conclusions dépassant les données présentées.
Le vote RN revisité : conditions de vie plutôt que territoires
Parmi les enseignements marquants, le portrait de l’électorat du Rassemblement national (RN) est retravaillé. Les auteurs affirment que l’extrême droite attire une part importante de la classe moyenne. Mais, plus précisément, le vote RN s’ancre moins dans des territoires définis que dans des configurations de vie : distance aux services, isolement des mobilités, absence d’expériences quotidiennes de cohabitation avec des populations immigrées.
Autrement dit, le choix du candidat d’extrême droite se forme souvent dans des bureaux de vote où les conditions de vie favorisent le ressentiment ou l’inquiétude face à une transformation sociale perçue comme rapide ou mal comprise. Les cartes rendent visibles ces corrélations entre pratiques quotidiennes et choix électoraux.
Quatre « swing circos » et nouvelles lignes de force
L’ouvrage introduit la notion de « swing circos » — circonscriptions fluctuantes où le vote peut basculer d’une élection à l’autre — et en identifie quatre particulièrement déterminantes. Ces espaces mobiles concentrent une part importante des enjeux électoraux contemporains, car ils rassemblent des électeurs dont les comportements sont sensibles aux variations de l’offre politique.
Les auteurs montrent comment ces « circos » actives peuvent cristalliser des basculements électoraux, soit vers la droite radicale, soit vers des formations centrées ou de gauche, selon les thèmes mis en avant et l’accès aux services locaux. L’observation micro‑territoriale révèle donc non seulement où se jouent les élections, mais aussi pourquoi elles se jouent là.
Souidi et Vonderscher plaident pour une lecture du vote centrée sur les conditions de vie plutôt que sur des catégories immuables. Leur cartographie invite à repenser les stratégies politiques et à concentrer l’attention sur des lieux concrets qui agissent comme des bascules.
Apports et limites
La force du livre tient à sa précision et à son ambition descriptive : il montre, par des cartes et des croisements de données, des régularités qui échappent à une analyse nationale trop agrégée. Cette granularité permet de formuler des hypothèses robustes sur la composition sociale de l’électorat et sur les facteurs locaux du vote.
Pour autant, les auteurs restent surtout descriptifs. Ils documentent des corrélations entre conditions de vie et choix électoraux sans prétendre établir des causalités univoques. Le lecteur dispose ainsi d’un outil cartographique puissant, mais doit garder en tête que les cartes éclairent des tendances plutôt qu’elles ne livrent des explications définitives.
En période d’incertitude politique, la « nouvelle cartographie » de Souidi et Vonderscher offre une grille de lecture utile pour comprendre où se concentrent les enjeux électoraux. Elle rappelle enfin que, derrière les chiffres, ce sont des réalités sociales et des vécus quotidiens qui façonnent le vote.





